Le jeûne thérapeutique, "intuition prometteuse" ou pratique à risque?

La "détox" et le jeûne sur plusieurs jours ont le vent en poupe, même chez les personnes atteintes d'un cancer souhaitant alléger les effets de la chimiothérapie. Pourtant, la recherche reste très balbutiante sur le sujet et les professionnels de santé rappellent les risques.
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Photo d'illustration. Marco Verch - Flickr

"Médicalement, le jeûne aujourd'hui, c'est 'Circulez, il n'y a rien à voir'" constate auprès de BFMTV.com Bruno Falissard, directeur du Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations à l'Inserm. En termes de jeûne, le professeur s'y connaît: il est l'un des auteurs du rapport Évaluation de l’efficacité de la pratique du jeûne comme pratique à visée préventive ou thérapeutique, mené par l'institut de recherche médicale en 2014.

Au regard du nombre de personnes qui le pratiquent chaque année (4000-5000 selon l'Institut national du cancer), les conclusions scientifiques manquent cruellement sur les effets de cette privation de nourriture.

Du jeûne sec sans eau aux stages "jeûne et randonnée" à boire bouillons clairs et tisanes, en passant par le saut de repas ou la consommation d'aliments uniquement crus, les diètes ont le vent en poupe. Le corps aurait besoin de se "détoxifier", de se purifier, le foie d'être nettoyé, le côlon débarrassé de ses impuretés…

A l'origine, la démarche est plutôt saine: s'interroger sur son alimentation, son mode de vie et ce qu'on peut améliorer. Sauf qu'une multitude de pratiques prolifèrent aujourd'hui sans de réel contrôle médical ou législatif.

"Les problèmes viennent du fait qu'on mange trop plutôt que pas assez"

"Dans notre société, les problèmes viennent du fait qu'on mange trop plutôt que pas assez, pour être honnête", appuie Bruno Falissard à BFMTV.com. "Il y a de la marge. Que des gens partent dans le Larzac faire de la méditation en jeûnant, je n'ai rien contre. Ils font ce qu'ils veulent, a priori ça ne va pas leur faire du mal", souligne le chercheur.

Néanmoins, il confirme que dans "quelques cas", certaines structures "ressemblent à des sectes, avec des gourous, et le jeûne devient une conduite chronique, extrême et avec à la clé des possibilités de carences et de problèmes de santé".

La mission gouvernementale de surveillance des sectes, la Miviludes, constate "une explosion de thérapeutes qui se prétendent avoir une science médicale". Ce qui laisse la porte ouverte à un certain nombre de dérives: stages très onéreux, incitation à l'achat de produits dérivés, mise en danger de personnes fragiles (physiquement ou psychologiquement), voire la mort de certains sujets.

A l'exemple des parents de Kérywan, 16 mois, qui avaient été condamnés en 2005 pour avoir laissé leur fils mourir de malnutrition. En plus de ce couple se revendiquant "kinésiologues", trois médecins que Libération présentait alors comme "homéopathes" avaient été condamnés pour "non-assistance à personne en danger".

Seules deux études exploitables

Au-delà de l'inquiétude sectaire, le jeûne inquiète, voire agace certains professionnels de santé. En août 2017, l'Association française des diététiciens nutritionnistes (AFDN) a tenu à mettre les points sur les i sur la "détox".

"Le jeûne est dangereux pour l'organisme, qui a besoin de toute l'énergie et de tous les nutriments fournis par l'alimentation", martèle-t-elle.

Diminution de la masse musculaire, déficit du système immunitaire, déficiences en énergie, vitamines et minéraux, déséquilibre électrolytique voire décès… Dans son communiqué, l'AFDN liste les dangers du jeûne, a fortiori pour les personnes fragiles: enfants, personnes âgées, malades, femmes enceintes, etc.

Dans la littérature médicale et scientifique, l'Inserm n'a repéré que quatre études menées avec une population-témoin, dont une seule "méthodologiquement bien menée" qui concluait à des effets positifs sur un petit échantillon.

L'Institut national du cancer confirme de son côté à BFMTV.com que les études cliniques menées sur l'Homme sont "peu nombreuses" et de "faible qualité", "pas suffisamment robustes pour conclure à l'intérêt du jeûne au cours des traitements de cancers, ni même en prévention".

Jeûner avec un cancer, une "pratique pas sans risque"

Attention donc aux modifications drastiques de son régime alimentaire, à plus forte raison quand on est atteint d'un cancer.

"La pratique du jeûne pour les personnes ayant un cancer n’est pas sans risque", appuie l'Institut national du cancer auprès de BFMTV.com. "Du fait de leur maladie et de leurs traitements, ils présentent déjà un risque de dénutrition qui peut être aggravé par la pratique du jeûne", voire nuire à leur pronostic vital.

Pourtant, "on trouve des choses qui vont plutôt dans le sens positif", remarque Bruno Falissard, qui cite une étude publiée en avril 2018. Dans cet essai clinique avec population-témoin, mené sur 34 personnes, le jeûne à court-terme semble "être bien toléré, améliorer la qualité de vie et réduire la fatigue" durant la chimiothérapie. C'est néanmoins une petite cohorte, "et les petits essais on leur fait dire un peu tout ce qu'on veut", songe le professeur.

Un article publié dans la revue BMC Cancer un mois avant l'étude citée plus haut résume bien l'état des recherches sur l'effet du jeûne pendant la chimio: s'il y a une "intuition prometteuse", elle requiert du temps et des efforts pour être validée par des essais cliniques dignes de ce nom.

Une "intuition prometteuse" qui demande confirmation

L'Institut national du cancer recommande pour le moment aux médecins dont les patients jeûnent de leur rappeler que la pratique est à risque, mais de leur proposer une surveillance adaptée par un nutritionniste s'ils persistent. Quant aux jeûneurs en bonne santé, l'AFDN maintient que "la véritable détox, c'est une vie saine et une alimentation équilibrée".

Et sa commission scientifique de conclure: "Une semaine de randonnée, de baignade, de vélo, en mangeant trois repas équilibrés par jour, exerce tout autant la volonté, procure autant de plaisir voire plus, et est donc beaucoup plus efficace qu'un jeûne ou une cure détox sur la même durée. Et dans ce cas, les bénéfices sont démontrés: perte durable de poids, amélioration de la respiration et du sommeil et, globalement, meilleur équilibre physiologique et psychologique".