Après trois mois de colère, le mouvement des personnels urgentistes se durcit

À Paris ce week-end, les soignants de l'hôpital Saint-Antoine se sont ajoutés à ceux, déjà en arrêt maladie, de l'hôpital Lariboisière. Depuis trois mois, les personnels hospitaliers multiplient les grèves, tandis que les négociations avec le ministère de la Santé semblent au point mort.
"Le patient n'est pas une marchandise", ont écrit des employés en grève des urgences devant un hôpital parisien, le 15 avril 2019 Kenzo Tribouillard - AFP

Le conflit entre urgentistes et pouvoirs publics s'enlise. Après la décision des personnels soignants des hôpitaux parisiens Lariboisière et Saint-Antoine de se mettre en arrêt maladie la semaine dernière, de nouvelles manifestations sont prévues mardi. Qu'il s'agisse d'infirmiers, de brancardiers ou d'aides-soignants, l'épuisement est général. La colère des personnels hospitaliers, soutenus par les patients, perdure depuis maintenant trois mois. 

À Saint-Antoine, certains infirmiers ont remplacé leurs collègues paramédicaux en grève - ils étaient 16 sur 19 à être dans ce cas d'après Le Parisien - pour cause d'épuisement. De quoi aboutir à des journées longues de 18 heures pour les plus vaillants, un calvaire pour une profession à bout de nerfs et qui se plaint de manques de moyens humains. "J'ai vu des collègues presque au bord des larmes", a raconté une aide-soignante dimanche à BFMTV. 

Dialogue de sourds avec Buzyn

En marge des manifestations de jeudi dernier à Paris, auxquelles ont participé entre 500 et un millier de personnes travaillant dans le secteur, les discussions avec le ministère de la Santé n'ont abouti à aucun résultat visible. Le collectif Inter-Urgences, qui réunit désormais 90 services d'urgences (dont 23 rattachés à l'AP-HP) en grève, a qualifié l'entrevue avec des membres du cabinet d'Agnès Buzyn de "stérile". Sur Twitter, la ministre a diffusé ses cinq "actions prioritaires" à venir pour pallier les insuffisances du secteur.

Parmi les propositions, il y a celle de financements supplémentaires "en cas de situations exceptionnelles" et une "prime de coopération pour le personnel paramédical". 

Des réponses insatisfaisantes, d'après le collectif Inter-Urgences. Ce dernier a fait état de ses objectifs: d'abord, la création immédiate de 10.000 postes pour les 650 services d'urgences que compte aujourd'hui la France (520 d'entre eux sont publics, rappelle CheckNews). Une revalorisation salariale de 300 euros net par mois est également réclamée par Inter-Urgences, tout comme une réouverture de lits afin de réduire la présence de brancards dans les couloirs d'hôpitaux congestionnés. 

"Situation de burn-out"

"Aujourd'hui on n'y arrive plus. Trop de patients, trop de demandes, trop de difficultés. On est surchargé, (...) on ne dort plus, on tire sur une corde qui va finir par céder à un moment et on est clairement dans une situation de burn-out", s'alarme Théo, infirmier aux urgences de Saint-Antoine, auprès de BFMTV.

D'après l'urgentiste Patrick Pelloux, l'hôpital français est désormais "au bout d'un système". "On ne peut pas faire mieux avec moins", estime l'ancien collaborateur de Charlie Hebdo

Pour l'heure, le gouvernement ne semble pas prêt à fléchir. Lorsqu'une quinzaine d'infirmiers et d'aides-soignants se sont mis en arrêt maladie à l'hôpital Lariboisière la semaine dernière, la ministre de la Santé Agnès Buzyn avait pointé du doigt un dévoiement du concept d'arrêt maladie. 

Il y a trente ans, le même ras-le-bol

Il y a trente ans déjà, les représentants du secteur hospitalier se plaignaient du manque de moyens dont souffrait leur profession. À l'époque, en 1988 puis surtout en octobre 1991, de grandes manifestations (près de 15.000 participants) ont eu lieu dans la capitale, dans une ambiance de quasi affrontement avec les forces de l'ordre. À la suite d'un cafouillage entre ministères de la Santé, du Travail et de l'Intérieur, des gendarmes mobiles étaient allés jusqu'à déployer les canons à eau pour disperser le cortège des infirmières. Plusieurs d'entre elles furent blessées.

Le président de la République d'alors, François Mitterrand, avait laissé exploser sa fureur contre ses ministres désemparés. Dans les rues de Paris, le chef de l'État se voyait qualifié d'"assassin". Le 19 octobre 1991, Le Monde titrait, "Nouvelles tensions sociales - Le mouvement infirmier se durcit". Aux mêmes causes, les mêmes effets.