On a parlé avec CopyComic, l'internaute qui révèle les plagiats d'humoristes sur YouTube

Avec sa chaîne YouTube CopyComic, il cherche à mettre un terme au plagiat dans le monde du stand-up. Entretien avec celui qui fait trembler même les plus connus des humoristes.
La chaîne Youtube CopyComic
La chaîne Youtube CopyComic Capture d'écran

C’est le justicier masqué de l’industrie de l’humour. Malik Bentalha, Jamel Debbouze, Tomer Sisley, et récemment Gad Elmaleh, CopyComic, l’internaute français derrière la chaîne Youtube du même nom, les a tous épinglés. A travers des montages vidéos qui font mouche, il révèle leurs "emprunts" à d'autres humoristes. Des emprunts qui confinent au plagiat.  BFMTV.com est entré en contact avec “Ben” - il s'agit d'un nom d’emprunt, il souhaite rester anonyme - pour qu'il nous parle de sa démarche.

Il a lancé la chaîne CopyComic en octobre 2017, après des “constatations de curieuses similitudes", et parce qu'il avait “un peu de temps et l’esprit disponible”. A ce jour elle cumule 20 vidéos, près de 45.000 abonnés et plus de 5 .4 millions vues. Y sont répertoriés divers cas de copies grossières entre sketchs plus ou moins connus, plus ou moins récents. Les plagiés et plagieurs sont français, belges, canadiens ou encore américains, de tout âge, de tout styles. Personne n’échappe à l’oeil aiguisé de Ben. Tout a commencé avec Tomer Sisley.

“Le cas qui m'a interpellé le plus, il y a longtemps, est celui de Tomer Sisley. Par la suite, j'y ai prêté davantage attention”, nous raconte-t-il en évoquant ses débuts.

Un combat pour les humoristes, mais aussi les spectateurs

Dès 2017, son travail a fait grand bruit. Dans ses premiers montages, il dénonçait de "curieuses similitudes" remarquées dans des spectacles d'Arthur, Malik Bentalha ou encore Jamel Debbouze. Ses deux dernières vidéos consacrées à Gad Elmaleh ont été très relayées et commentées. Elles ont même conduit un club de stand-up de Montréal, le Bordel Comédy Club, à bannir l’humoriste de son établissement. Une “conséquence concrète” dont CopyComic se félicite.

“Si le Bordel Comédie Club décide de se priver de certains artistes avec lesquels ils pensent ne pas partager certaines valeurs ou une certaine éthique, cela me paraît sain. Et cela est un symbole fort à la fois pour les spectateurs, qui sont du coup assurés de soutenir un lieu à la démarche morale, mais aussi pour les humoristes qui y passent sur scène dans des conditions de grande sérénité”, nous explique-t-il.

Bouclier magique

Son travail minutieux, qui juxtapose des extraits de one-man shows, n'est pas qu'une question de montages bien construits. Dans ses recherches, Ben doit faire preuve d'analyse, et bien différencier le plagiat, les coïncidences, et ce que certains comiques assurent être de l'inspiration ou un hommage

"L'hommage, c'est l'argument le plus ridicule qui soit. C'est une sorte de bouclier magique 'anti-reproche'. Que ceux qui font cela assument. L'hommage, c'est la version de 'mon chien a mangé mon devoir' pour certains humoristes", analyse-t-il. "Pour rendre hommage, il faut: demander, citer/créditer, et payer les droits d'auteurs! Sans cela, c'est une pauvre excuse de celui pris la main dans le sac".

Les coïncidences, il l'admet, peuvent arriver. "Bien souvent sur des vannes courtes, qui sont des petites réflexions évidentes, pas très creusées, et sur des sujets qui peuvent concerner tout le monde", détaille-t-il.

"Il est très rare que cela arrive sur des choses plus complexes ou longues… mais cela peut arriver et c'est là que les choses deviennent compliquées", concède Ben. "Par contre, quand beaucoup d'éléments particuliers ou de la structure d'un sketch se retrouvent chez deux humoristes, voire tout un pan de plusieurs dizaines de secondes ou minutes… là, la coïncidence n'est pas permise. Deux tableaux sur le même sujet, c'est possible. Deux tableaux dans le même style aussi. Deux tableaux de la même image précise et complexe avec quelques détails de différents ou seulement un meilleur 'coup de pinceau' d'un côté que de l'autre, il est improbable que ce soit une coïncidence. Si je repeins la Joconde en bleu… est-ce une coïncidence?"

“Ils peuvent croire au grand méchant loup s'ils le veulent"

Une question, forcément, en titille plus d'un: mais qui est donc ce CopyComic? On ne sait rien de celui qui tient à garder son identité secrète, si ce n'est qu'il travaille "dans le milieu théâtral" (20 minutes) et que "l’humour a une place importante dans [sa] vie" (Envoyé Spécial).

De quoi (fortement) agacer ses détracteurs, qui lient anonymat et envie de nuire. Kader Aoun, co-auteur de Tomer Sisley, avait d'ailleurs dénoncé dans Le Monde "un déferlement" ainsi qu'une "volonté malveillante d’un personnage anonyme". Mais le principal concerné n’en a que faire: pour lui, la question de son identité n'en est pas une, et ne sert qu'à détourner l'attention sur le vrai problème: le plagiat.

“Ils peuvent croire au grand méchant loup s'ils le veulent, cela les regarde eux plus que moi. Tenter de rentrer dans un rapport personnel, c'est passer à côté du sujet", nous assure-t-il. "En plus de n’être soutenu par aucun argument sérieux,  cela est contredit par l'ensemble de mes vidéos. Mais le sujet n'est pas les individus (ni ma personne, ni Gad Elmaleh, ni aucun autre), mais la pratique. Voilà aussi pourquoi mon identité n'a aucune importance, sauf pour ceux qui sont concernés par mes vidéos: c'est passer (volontairement ou non) à côté du sujet, c'est faire diversion.”

Une démarche désintéressée 

Car c’est bien là son objectif premier et unique: mettre en lumière la pratique du plagiat, une bonne fois pour toutes. “Apporter ma contribution pour améliorer les choses, comme tant d'autres”, résume-t-il humblement.

“C’est un combat à la fois personnel et professionnel on va dire. Quand on voit des humoristes qui brillent en s’accaparant le travail et le talent d’autres, c’est un peu dérangeant. C’est à la fois injuste à mes yeux pour celui qui est plagié, c’est aussi insultant pour le spectateur à qui on vend une création”, expliquait-il, le 22 mars 2018, dans un appel diffusé dans Envoyé Spécial.

D'ailleurs, si vous pensez sa démarche intéressé, détrompez-vous:  ses vidéos, même les plus vues, ne sont pas (pour l’instant) monétisées. Et quand sur Twitter quelqu'un évoque l’idée de créer une cagnotte pour soutenir sa chaîne, la réponse de Ben est sans appel: “Surtout pas, surtout pas: ça me dérangerait de tirer un avantage du travail d’humoristes dont j’ai ‘utilisé” le travail”, assure-t-il.

Des abonnés d'une grande aide... et une bonne mémoire

Interrogé sur son travail d'enquête et de création de ses vidéos, CopyComic nous dit qu'il reçoit "énormément de suggestions de possibles plagiats par les internautes, parfois très pertinents" et que les gens "sont nombreux à  [lui] envoyer des infos". "Pour le reste, j'ai une bonne mémoire apparemment, ma DVDthèque, et YouTube qui m'aident… entre autres!", ajoute-t-il. Quant au temps passé sur chaque vidéo, il est incapable de l'estimer. 

"Je travaille dessus quand je peux. Parfois c'est de manière condensée et rapide, parfois cela s'étale dans le temps", explique-t-il, évasif. "Je gère la création et la finalisation de la vidéo en très grande partie tout seul. Certains contacts réguliers m'aident pour les finitions".

Et quand on l'interroge sur le prochain sujet de sa chaîne, sa réponse est catégorique - et pleine d'espoir. "Je ne sais pas s'il y aura une prochaine vidéo. J'espère à chaque fois qu'il n'y en aura pas besoin…".