<em>Une histoire de Bob Dylan par Martin Scorsese</em>: dans les coulisses d'une tournée épique

Rolling Thunder Revue: a Bob Dylan story by Martin Scorsese arrive ce mercredi sur Netflix. Mi-documentaire, mi-périple onirique, le film revient sur une tournée aux airs d'épopée baroque. Un spécialiste de l'œuvre de Bob Dylan évoque pour BFMTV.com ces concerts à part dans la trajectoire du chanteur. 
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Bob Dylan sur scène lors de la Rolling Thunder Revue en 1975. Capture d'écran Netflix via YouTube.

C'est une histoire de fous, et même de fous en liberté, c'est une histoire de musiciens en cavale sur les routes du nord-est américain, fuyant les armatures du star-system, c'est une histoire où les visages se peignent en blanc et où les voix se font rauques, c'est Une histoire de Bob Dylan par Martin Scorsese qui remonte à la surface de Netflix ce mercredi (Rolling Thunder revue: a Bob Dylan story by Martin Scorsese, en version originale). Dans cette œuvre, qui marie le documentaire et l'imagination, le cinéaste américain file l'étrange odyssée de son compatriote, à l'automne 1975. La sortie du nouveau film du créateur new yorkais, rejeton de Little Italy, est l'occasion de revenir sur cette Rolling Thunder Revue, ou "Revue du Tonnerre Grondant", qui a jeté Bob Dylan et ses compagnons sur les routes, dans une aventure unique dans l'histoire de la musique. 

  • Dylan, au bord de la crise de nerfs 

Pour comprendre la raison de cette tournée convoquant, entre autres, autour de Bob Dylan, la fine fleur de la folk, comme Joan Baez, la pointe avancée du glam rock à la mode avec Mick Ronson, guitariste soliste de la troupe après avoir été celui de David Bowie, ou encore le poète Allen Ginsberg, il importe de se revenir quelques mois en arrière. Jean-Michel Guesdon, coauteur de Bob Dylan, la totale, nous aide à nous immerger dans cette époque si troublée pour l'auteur-compositeur-interprète: "Son dernier disque, Blood On The Tracks est sorti en janvier 1975, alors qu'il était en plein marasme conjugal". Ledit "marasme conjugal", qui aboutira au divorce avec sa femme Sara en 1977, a succédé de peu à son retour sur scène en 1974 après huit ans de hiatus et de vie familiale. 

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Cette année-là, au moment de retrouver son public in vivo, Bob Dylan voit les choses en grand. Il s'entoure du Band, qui l'a déjà épaulé en 1966 sous son nom de baptême des Hawks, et réserve d'immenses salles ou stades qu'il remplit à ras bord. Financièrement parlant, tout le monde décroche la martingale. Mais Bob Dylan ne se fait pas à la formule, comme il l'expliquera plus tard: "Je n'étais pas à l'aise, pas heureux. Je voulais faire quelque chose de différent". 

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Bob Dylan et le Band en 1974. Hugh Shirley Candyside via Wikimedia Creative Commons.
  • Dylan et le "roi des gitans"

Il n'y est pas encore. Au printemps 1975, Bob Dylan passe six semaines en France. Le 24 mai, le jour de son anniversaire, il assiste aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en Camargue, à une procession gitane envoûtante: l'immersion de l'effigie de Sara la noire dans les eaux de la Méditerranée.

Il y rencontre aussi un personnage extravagant qui se prétend "roi des gitans", comme le consigne le romancier et musicien Wesley Stace dans le livret du coffret gravant sur CD les concerts de la Rolling Thunder Revue édité en parallèle du film. L'artiste bohème s'imprègne alors de l'imaginaire et des sonorités bohémiennes. "Le Blues et Elvis sont les racines de Bob Dylan mais c'est aussi quelqu'un de très sensible à tout ce qui relève de la musique folklorique", commente Jean-Michel Guesdon. 

Bob Dylan tire de cette expérience un album, Desire, enregistré comme un songe s'étalant sur deux nuits de l'été 1975, et coloré façon tzigane par le violon de Scarlet Rivera. La collaboration de cette dernière illustre bien la spontanéité qui l'anime alors.

"Il a découvert Scarlet Rivera dans la rue à New York. Elle sortait d'une répétition, avec son étui. Lui était en voiture et il la voit. Il dit à son chauffeur de s'arrêter et propose à Scarlet Rivera de venir jouer en studio avec lui. Au début, elle refuse mais elle finit par le reconnaître et accepte", ponctue notre spécialiste. 

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Procession de Sara la noire aux saintes-Marie-de-la-Mer GERARD JULIEN / AFP
  • Grand barnum et retrouvailles avec Joan Baez

L'album ne sortira pas avant janvier 1976. Mais Bob Dylan ne l'attend pas pour prendre la route avec deux bus, s'attribuant le volant de l'un d'entre eux, et une Cadillac rouge. C'est donc la Rolling Thunder Revue, un grand barnum qui donne ses récitals sans prévenir, dans des salles modestes, s'en remettant au bouche à oreille et au démarchage, et ne décline l'identité des artistes qui le composent qu'au dernier moment.

Et ils sont nombreux. En tout, on compte 70 personnes sur la tournée, techniciens compris, dont quinze personnes formant l'équipe de tournage du film Renaldo and Clara, pensé et réalisé par Bob Dylan en marge des concerts, qui se révélera être une impasse artistique comme pécuniaire. Bob Dylan rassemble autour de lui sur scène un terrible cortège de la musique anglo-saxonne: Bob Neuwirth, qui exerce notamment en tant que maître de cérémonie, Joni Mitchell, Ronnie Hawkins, les musiciens du Band, Mick Ronson, l'ancien guitariste de David Bowie tendance "Ziggy Stardust", Leonard Cohen un soir à Montréal, mais surtout Joan Baez. 

En couple pendant un an et demi, Bob Dylan et Joan Baez ne se sont plus affichés ensemble depuis 1965, et on ne les a plus vus chanter en duo depuis 1964. Autant dire que le nouveau compagnonnage de ces vieux amants de 35 ans est un événement à lui seul pour les foules. Heureusement, ils ne frustrent pas le public et tout au long des 31 dates, pour 23 villes, de cette tournée qui débute le 30 octobre à Plymouth dans le Massachusetts pour s'achever le 8 décembre au Madison Square Garden de New York, ils interprètent plusieurs chansons en duo. "La notoriété de Joan Baez était énorme aussi. Les associer sur scène, c'était un peu comme faire revivre le couple Johnny/Sylvie américain. Et ça a plu aux gens", lance Jean-Michel Guesdon qui remarque que la complicité musicale des deux stars durant la tournée n'est pas allée sans sacrifice: "Joan Baez a mis son vibrato, qui était très puissant, un peu en retrait pour être mieux en symbiose avec lui". 

  • Masque blanc

Si la majeure partie des concerts gravite bien entendu autour des performances de Bob Dylan en solo ou en groupe, donnant parfois la réplique à Joan Baez, les artistes invités ont tous l'occasion de défendre leurs morceaux devant les spectateurs. Joyeusement foutraques en apparence, mais structurés par des arrangements réglés au cordeau, les rendez-vous de la tournée ne sont pas seulement des galas: ce sont des spectacles. Les prunelles se rassasient presque autant que les tympans. Bob Dylan, grimé en "gitan électrique" selon la formule de Jean-Michel Guesdon, porte un large Fedora piqué de fleurs et une chemise Henley.  Et un curieux maquillage blanc lui couvre tout le visage. 

Comment expliquer un tel pari cosmétique? "Je veux que les gens assis dans le fond puissent voir mes yeux", explique-t-il à Ken Regan, photographe de la tournée. D'autres réponses circulent: il est fasciné par le mime Marceau, par le personnage du mime Debureau dans Les Enfants du Paradis de Marcel Carné, ou encore... par le charisme scénique du groupe Kiss. 

  • Dernières pour la route

Bob Dylan surprend aussi par son répertoire. Il propose ainsi des relectures très rock de certaines de ses compositions passées, comme The Lonesome Death Of Hattie Carroll, à l'origine plaintive, simple, presque rudimentaire, qu'il transforme en un hymne rageur sur scène. Il présente aussi ses créations les plus récentes, qui figureront sous peu sur son album Desire, et que le public n'a donc pas encore pu écouter. Deux titres, particulièrement, éclaboussent les nuits de la Rolling Thunder Revue de leur aura encore vierge. 

Il y a d'abord Hurricane ("Ouragan"), un brûlot qui met plus de huit minutes à se consumer, élaborant le récit subjectif de l'affaire Rubin "Hurricane" Carter, boxeur professionnel afro-américain alors emprisonné depuis 1966 pour un triple meurtre qu'il nie farouchement avoir commis et pour lequel il est condamné, malgré la faiblesse du dossier, le tout sur une évidente toile de fond raciale. Bob Dylan, qui avait tourné le dos à la chanson engagée après l'avoir pratiquée pendant les toutes premières années de sa carrière, jurant qu'on ne l'y reprendrait plus, replonge donc les deux pieds dedans. "C'est un homme de contradiction, c'est un homme qui s'enflamme. Il a l'émotion au bout des doigts", nous glisse le coauteur de Bob Dylan, la totale

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Bob Dylan et Rubin Carter. Capture d'écran de Netflix via YouTube.

L'autre nouvelle étoile au firmament dylanien est une partie guitare-voix-harmonica très dépouillée: Sara. Il s'agit d'une ballade directement autobiographique, traversée de fulgurances poétiques, consacrée à son épouse et mère de ses enfants, avec laquelle il tente de se réconcilier. 

Malgré leur éclat, les deux morceaux ne survivent pourtant pas à la tournée. Dylan les enfouit au fond de son répertoire au cours de la seconde partie de la Rolling Thunder Revue, jugée plus cadrée et moins réussie que la précédente, au début de l'année 1976, pour ne plus jamais les en extirper. Les tracasseries médiatico-judiciaires l'ont peut-être dégoûté de l'une, les déboires conjugaux de l'autre. Il les joue en tout cas, toutes deux, pour l'ultime fois de sa carrière le 25 janvier 1976 à Houston, au Texas. A croire qu'il fallait à Bob Dylan l'instabilité de la Rolling Thunder Revue pour trouver l'équilibre nécessaire. Un équilibre qu'il n'a plus jamais cherché à reproduire. 

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