Quand Hugo Pratt, le dessinateur de "Corto Maltese", illustrait Rimbaud et Kipling

Cong SA / Le Tripode 2017

Le spécialiste Dominique Petitfaux évoque le rapport du créateur de Corto Maltese à la littérature à l’occasion de la parution d’un coffret réunissant des recueils de poèmes illustrés par le maître.

Quelle rentrée pour Hugo Pratt! Equatoria, quatorzième aventure de Corto Maltese signée par Pellejero et Diaz Canales, a paru chez Casterman fin septembre. En attendant la réédition d’une série datant de la fin des années 1950, Ticonderoga, les éditions Le Tripode ressortent un superbe coffret, Voyages avec Rimbaud, Kipling et Baffo. Celui-ci réunit trois recueils de poèmes dont les illustrations sont des aquarelles dessinées par Hugo Pratt à la fin de sa vie, entre 1991 et 1994.

Ces livres "permettent de découvrir un Pratt que l’on ne connaît pas forcément", estime Dominique Petitfaux, fin connaisseur de l’œuvre du dessinateur et auteur de deux livres d’entretiens avec lui. "Quand on dit Pratt, les gens pensent à la bande dessinée ou à Corto Maltese. En fait, c’était aussi un grand aquarelliste." Le spécialiste se souvient d’avoir vu le maître à l’œuvre: "C’était vraiment magique", confie-t-il. "Il prenait très peu de peinture et beaucoup d’eau. Les aquarelles, au fur et à mesure de sa carrière, sont devenues de plus en plus légères, transparentes". 

Cong SA / Le Tripode 2017

Pratt possédait plus de 20.000 livres

Ces trois recueils de poésie témoignent du goût de Pratt pour la littérature. Et révèlent "trois facettes de sa personnalité", révèle Dominique Petitfaux: "si Pratt s’intéresse à Rimbaud, c’est parce qu’il a passé son adolescence là où Rimbaud avait passé son âge mûr. Kipling, c’est la fascination pour la littérature anglo-saxonne en général et pour l’épopée de l’armée des Indes en particulier. Baffo, c’est le dialecte vénitien, dialecte utilisé par son grand-père maternel qui était poète". L'univers de Pratt est très cohérent.

Hugo Pratt considérait les livres comme des "objets vivants". Il en possédait chez lui environ 20.000. "C’était beaucoup de livres sur les sciences humaines, des récits de voyage, des dictionnaires, des encyclopédies, des collections de magazine comme le National Geographic…", énumère Dominique Petitfaux. Le dessinateur avait besoin de ces ouvrages pour écrire ses BD. A la fin de sa vie, il avait chez lui toute la documentation nécessaire. "Il n’avait pas lu en détail tous ces livres, mais il savait exactement ce qu’il avait", poursuit l’exégèse. "Dans sa maison située près de Lausanne, il y avait beaucoup de chambres et les livres étaient rangés thématiquement par pièce.”. 

Pratt réservait l’érotisme aux aquarelles

La littérature, en revanche, était minoritaire. Pratt lisait essentiellement des romans d’aventure anglo-saxonne. L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson l’avait profondément marqué. Son autre livre de chevet était L’Odyssée d’Homère, qu’il avait acheté à l’âge de 8 ans après entendu son instituteur en lire un extrait à l’école. 

Pratt lisait peu de littérature érotique. "Il réservait l’érotisme aux aquarelles. Il n’a fait que trois aquarelles pour le recueil de poésie de Baffo, le reste a été réalisé dans le passé", détaille Petitfaux, avant de conclure: "Pratt était quelqu’un de pudique, malgré sa vie amoureuse et sexuelle intense. Il me disait, par boutade, qu’il ne voulait s’immiscer dans la vie privée de Corto!"

Cong SA / Le Tripode 2017

Voyages avec Rimbaud, Kipling et Baffo, coffret de trois volumes, Hugo Pratt (illustrations) & Dominique Petitfaux (textes), 296 pages, 45 euros.

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