Marc Trévidic, San Antonio, Akira... notre sélection BD de mars

Rue de Sèvres / Casterman
Marc Trévidic se lance dans la BD, San Antonio affronte DSK dans ses nouvelles aventures, le chef d'œuvre d'Otomo revient en version restaurée.
Casterman

Ailefroide Altitude 3954

A 61 ans, Jean-Marc Rochette a réalisé coup sur coup ses deux meilleurs albums: Le Transperceneige - Terminus en 2015 et maintenant Ailefroide Altitude 3954, récit de sa jeunesse grenobloise, de sa passion pour l’alpinisme et la montagne et de sa découverte du dessin. "Tout est vrai là-dedans. C’est une autobiographique absolue", dit-il. Il y expose sa vision de l’art, sa philosophie de vie. Son style, très personnel, mâtiné de peinture, s'appuie sur des cadres en scope et offre la part belle aux zones d’ombre et aux couleurs fortes. Le trait y est dur comme la roche.

L’album s’ouvre avec Le Bœuf écorché du peintre russe Soutine, qui n’est pas sans rappeler certaines scènes du Transperceneige. Le tableau préfigure le terrible accident dont sera victime Rochette: lors d’une grimpe, il reçoit sur le visage une pierre, qui le défigure. Il concède avoir eu du mal à se représenter après le choc: "Je ne savais pas comment rendre le regard de la souffrance et de l’hébétude absolue. J’ai fait des effets sans modèle, mais c’était excessif. Je suis allé chercher des visages de chats qui s’étaient pris une bagnole dans la gueule".

Le reste de l’album a été plus simple à dessiner. Rochette connaît la montagne comme sa poche: "Je l’ai tellement parcourue…. Je sens sa présence, son poids". Son album pourrait servir de guide. Il a tenu à ce que les voies dessinées soient le plus fidèle à la réalité. Tout comme le bleu du ciel: "Quand tu es en haute montagne, même en été, tu as l’impression de voir les étoiles", explique-t-il: "Il faut que l’on sente le dessin, pas qu’on le voit". A travers l’album, on ressent aussi le souvenir de ses amis disparus, dont certains, fils uniques, n’ont pas laissé de traces après leur disparition. Cet album est leur tombeau.

Ailefroide Altitude 3954, Jean-Marc Rochette (scénario et dessin) et Olivier Bocquet (scénario), Casterman, 296 pages, 28 euros. Sortie le 21 mars.

Casterman

San Antonio

San Antonio de Frédéric Dard est adapté en bande dessinée. Parmi les ennemis affrontés par le célèbre personnage: un homme ressemblant comme deux gouttes d'eau à... DSK. "Le récit et la langue de Frédéric Dard sont riches en trognes et en gueules cassées. Ils sont décrits comme ça. Un gros personnage libidineux et adipeux, c’est DSK", explique à BFMTV le dessinateur Michaël Sanlaville, un des piliers de la série Lastman

Il ajoute: "J’ai beaucoup lu Astérix. J’ai fait mes armes en recopiant les caricatures de Morris et Uderzo. DSK, c’est bien, mais je ne voulais pas qu’il prenne trop le pas, comme les Bogdanov dans Lastman. On ne voulait pas faire forcément parler d’eux, mais créer des personnages marrants. Ce sont des clins d’œil. Je préfère qu’on ne les remarque pas". Michaël Sanlaville a fidèlement représenté DSK, mais insiste pour dire que "ce n’est pas lui". 

L'album est truffé de figurants tout aussi prestigieux comme Bourvil, Alain Delon (pour San Antonio) et Philippe Bouvard. Même Gérard Depardieu et Eric Zemmour font des apparitions remarquées. Maintenant que son album est sorti, Michaël Sanlaville n’a qu’une seule envie: retrouvez rapidement ce joyeux cirque pour faire des BD San Antonio un rendez-vous annuel.

San Antonio & les gones, Michaël Sanlaville (dessin et scénario), Casterman, 16 euros. 

Akira

On ne présente plus Akira, chef d’œuvre d’Otomo, Grand Prix d’Angoulême. Le troisième tome de l'édition définitive revisitée par le maître  vient de paraître aux éditions Glénat. Republiée dans le sens de publication japonais, cette réédition contient une nouvelle traduction et une nouvelle jaquette.

Classique de la SF, l'histoire raconte l'affrontement entre deux amis, Kanéda et Tetsuo, dans un Tokyo post-apocalyptique et militarisé. "C'est une œuvre antisystème", a déclaré dans Télérama Otomo, qui s'avoue dépassé par le succès de son œuvre.  

"Quand mes éditeurs m'ont parlé de traductions et de publications à l'étranger, franchement j'étais dubitatif", a-t-il déclaré dans la même interview. "Akira ayant été créé dans un contexte japonais pour des lecteurs japonais, je me demandais ce qu'un public occidental ou américain pourrait bien y comprendre. A l'évidence j'avais tort".

Akira Édition originale, Tome 3, Katsuhiro Otomo, Glénat, 288 pages, 14,95 euros.

Casterman

Les Cités Obscures

Les éditions Casterman poursuivent la publication des intégrales des Cités Obscures, série imaginée par François Schuiten et Benoît Peeters. Le deuxième tome vient de paraître et s'avère être une mine d'or, contenant des documents inédits et les albums La Tour et Brüsel, véritables chefs d'œuvre du 9e Art.

La Tour, récit en noir et blanc réalisé dans le style des gravures de Piranèse, a comme personnage principal Orson Welles. Dans un autre style, mais en couleur, Brüsel est une métaphore des travaux d'aménagements urbains de la ville de Bruxelles. L'ambiance y est kafkaïenne à souhait, décrivant une lente plongée dans la folie face à une bureaucratie bornée.

Les cités obscures, Intégrale Tome 2, Schuiten (dessin) et Peeters (scénario), Casterman, 379 pages, 47 euros.

Dargaud 2018

Filles des oiseaux

Un an et demi après avoir évoqué dans Filles des Oiseaux sa rude jeunesse chez les religieuses, Florence Cestac, unique dessinatrice Grand Prix du Festival d’Angoulême, retrace la suite, soit cinquante ans de luttes féminines. Mai 68 est passé par là. Le premier tome de Filles des Oiseaux était en sépia, mais la dernière case, en couleur, promettait des changements pour la société et les femmes. Cinquante ans plus tard, le bilan est cependant en demi-teinte, constate Florence Cestac: 

"68 a été une libération. Nous les femmes avons eu beaucoup d’acquis. Ça nous a filé une énergie et une envie de faire les choses qui n’étaient pas de mise avant. On sortait vraiment d’un monde tout gris", explique-t-elle, avant d’ajouter: "On s’est dit qu’on allait changer le monde et ça n’a pas vraiment été le cas. On est un peu en train de détricoter tout ce qu'on a acquis. Certains essayent de revenir sur le droit à l’avortement. C’est terrifiant".

 Comme souvent chez Cestac, ce nouveau cru est truffé de bons mots. On y retrouve aussi son style graphique inimitable, tout en rondeur et en gros nez.

Filles des oiseaux, tome 2, Florence Cestac, Dargaud, 56 pages, 13,99 euros.

Panini Marvel

Les Nouveaux mutants

Dans un an et demi, les nouveaux mutants débarquent sur les écrans de cinéma. La Fox, qui produit, annonce un film d’horreur. La parution de récents ouvrages sur ces atypiques super-héros est l’occasion idéale pour se replonger dans leur histoire. Les X-Men ont disparu. Et Charles Xavier décide de former une nouvelle équipe: Rocket, Félina, Psyché, Solar et Karma.

Les nouveaux mutants sont nés dans un contexte particulier, après la sombre saga du Phénix noir. Le ton y est donc bon enfant, plus léger que dans les aventures classiques des X-Men. Avec l’arrivée de Bill Sienkiewicz, au mitan des années 1980, le style devient plus effrayant. Pour son histoire culte du Démon-ours, ce dernier s'inspire de la peinture d’Egon Schiele.

Les nouveaux mutants intégrale 1982-1983, Bob McLeod & Sal Buscema (dessin) et Chris Claremont (scénario), Panini Marvel, 312 pages, 32 euros.

Les nouveaux mutants par Claremont et Sienkiewicz, Panini Marvel, 512 pages, 36 euros.

Gallimard

Claudine à l’école

Adaptation du premier roman de Colette, Claudine à l’école de Lucie Durbiano est également la première adaptation en BD d'une œuvre de la romancière. Ça tombe bien: Claudine à l’école raconte aussi, à l'aide d'un trait fin et sensuel, le récit d'une première fois.

Claudine, 15 ans, tombe sous le charme d’Aimée Lanthenay, nouvelle assistante de l'institutrice Mlle Sergent. Cette dernière s’éprend cependant aussi d’Aimée Lanthenay et brise leur relation. Se sentant trahie, Claudine mène la vie dure aux deux femmes. Cette BD passionnante de Lucie Durbiano restitue dans un style ligne claire truffé d’inventions graphiques l’esprit d’une époque révolue sans tomber dans la carte postale.

Claudine à l'école, Lucie Durbiano (scénario et dessin), 122 pages, Gallimard, 20 euros.

Casterman

Le Cœur des Amazones

Oubliez Wonder Woman. Après plusieurs BD consacrées à l’Antiquité grecque, Christian Rossi rempile avec Le Cœur des Amazones, scénarisée par Géraldine Bindi. L’intrigue se déroule pendant la Guerre de Troie. Des soldats grecs pénètrent dans une forêt. Loin des conflits, ils découvrent une société matriarcale, celle des Amazones. Ces dernières suivent des règles bien précises: elles séduisent les hommes pour se reproduire, avant de s’en débarrasser.

Pour peindre ce monde imaginaire, Christian Rossi a employé du brou de noix, une technique utilisée en ébénisterie qui lui a permis d’obtenir des contrastes imposants: "Je cherchais un artifice pour créer de l’ambiance tout en évitant de surcharger les cases", raconte-t-il."Dilué dans de l’eau, le brou de noix donne du noir, mais aussi du rose ou du jaune. Cela permet d’avoir avec un seul médium une petite palette un peu subtile".

Loin d'être anodine, cette technique lui a permis avant tout de représenter sans les sexualiser ses personnages féminins, à qui il donne, dans cet ère post-Harvey Weinstein, une aura toute particulière.

Le Cœur des Amazones, Christian Rossi (dessin) et Géraldine Bindi (scénario), Casterman, 160 pages, 25 euros.

Rue de Sèvres

Compte à rebours

Marc Trévidic revient dans l'actualité. Non pas pour parler de terrorisme, mais de deux ouvrages qu'il a écrits. Le premier, Le Magasin jaune, est un roman se déroulant dans "l'entre-deux-guerres". Le second, Compte à rebours, est une bande dessinée et le premier tome d'une trilogie concoctée avec le scénariste Matz et le dessinateur Giuseppe Liotti. 

Dans Compte à rebours, Marc Trévidic suit le parcours d'un juge d'instruction Tribunal de Grande Instance de Paris. Il enquête sur un jihadiste se faisant passer pour mort et revenu en France pour y commettre des attentats. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait purement fortuite, comme on dit. 

Marc Trévidic a accepté de répondre aux questions de BFMTV.com. Outre la genèse de l'album, il évoque la difficulté d'écriture un scénario de BD, se souvient de son amour pour Blueberry et développe un point de vue inattendu sur... Babar.

Compte à rebours, Marc Trevidic et Matz (scénario) et Giuseppe Liotti (dessin), Rue de Sèvres, 56 pages, 15 euros.