"Gai-Luron", "Les Dingodossiers", "Rubrique-à-Brac": comment Gotlib a révolutionné la BD

© Gotlib / Dargaud / Rita Scaglia

Le maître de la bande dessinée d’humour, fondateur de L’Echo des Savanes et de Fluide Glacial, s’est éteint dimanche 4 décembre à l’âge de 82 ans. Retour sur l’histoire de ses trois plus célèbres créations, qui ont changé à tout jamais la BD. 

Gai-Luron (1964-1986)

© Gotlib / Fluide Glacial

Malgré son air triste, il a fait rire des milliers de lecteurs. Gai-Luron est l’une des plus célèbres créations de Gotlib. Mi-Droopy mi-Gaston (Tex Avery et Franquin comptaient parmi ses idoles), ce paresseux personnage fait sa première apparition le 12 juillet 1964 dans les pages de Vaillant (ancêtre de Pif Gadget). Il n’est alors qu’un des personnages secondaires de la série Nanar et Jujube, qui narre l’histoire de l’amitié entre un garçonnet et un renard. Mais le cabot leur vole rapidement la vedette. La série est renommée Gai-Luron et les humains disparaissent, laissant leur place à des personnages anthropomorphes. Au lieu de multiplier les gags d’une page, Gotlib innove en parodiant de nombreux mythes littéraires et cinématographiques (La Belle au bois dormant, Tarzan, Cyrano de Bergerac…), comme il fera quelques années plus tard dans la Rubrique-à-brac ou dans Cinemastock (avec Alexis).

Gotlib brise régulièrement le quatrième mur et se représente souvent comme personnage de bande dessinée interagissant avec Gai-Luron. Dans une histoire, profitant de l’absence de son créateur, celui-ci crée ses propres bulles pour pouvoir s’exprimer! Dans une autre, Gai-Luron soulève le bouchon de l’encrier et se retrouve sur la table à dessin de Gotlib! Une référence à la revue satirique américaine Mad, que Gotlib a toujours admiré. Ce type d’humour méta disparaît néanmoins vers 1969. A cette date, les gags de Gai-Luron deviennent plus traditionnels. Rien d’étonnant à cela: Gotlib, qui commence à délaisser la série pour la Rubrique-à-Brac, a cédé sa place à Henri Dufranne. Gotlib quitte la série en 1970. En 1986, il y revient avec une version plus adulte de son personnage, désormais affublé d’un … slip.

Les Dingodossiers (1965-1967)

© Gotlib / Dargaud

Mai 1965. Gotlib débarque à Pilote, la célèbre revue de BD dirigée par Jean-Michel Charlier (Blueberry) et René Goscinny (Astérix). Lors d’une discussion avec ce dernier, Gotlib mentionne la revue satirique américaine Mad, dont Goscinny est aussi un lecteur avide. Quelques jours plus tard, celui-ci lui propose Les Dingodossiers, une rubrique hebdomadaire se moquant de faits marquants de l’actualité: la famille, le journal TV, le play-back, les vacances, le doublage de cinéma… Le ton, proche de la sociologie et de Mythologies de Roland Barthes, est alors inédit dans le paysage de la bande dessinée francophone. Et l’idée d’un récit sans héros récurrent en fait tiquer plus d’un au sein de Pilote.  

Pendant deux ans, Les Dingodossiers permettent à Gotlib de développer son dessin réaliste. Quand il débute la rubrique, Gotlib doute. Comment rivaliser avec Uderzo, Morris et Tabary, les dessinateurs avec qui travaille habituellement Goscinny? Les scénarios de Goscinny l’obligent à sortir de sa zone de confort. Il apprend à dessiner au fur et à mesure des semaines, lorsqu’il doit représenter des embouteillages, des phares ou des centrales électriques. Véritable laboratoire pour Gotlib, Les Dingodossiers lui permettent de développer une maîtrise incomparable du pinceau et de la plume. L’aventure se termine le 30 novembre 1967. Goscinny, qui écrit des scénarios pour Astérix, Lucky Luke et Iznogoud tout en assurant la rédaction en chef de Pilote, jette l’éponge. 

Rubrique-à-Brac (1968-1972)

Compte rendu d’une représentation donnée par le Nô japonais © Gotlib / Dargaud

En arrêtant Les Dingodossiers, Goscinny incite Gotlib à écrire ses propres scénarios et lui suggère de poursuivre les aventures de l’élève Chaprot, éminent personnage des Dingodossiers. Gotlib, déjà occupé par Gai-Luron, refuse de se laisser enchaîner par un autre héros récurrent. Il préfère développer une idée qui l’occupe depuis quelques temps déjà: la Rubrique-à-brac, un espace de liberté où il pourrait laisser libre court à son inspiration et dessiner ce que bon lui semble, quand bon lui semble.

Dans un premier temps, la Rubrique-à-brac ressemble beaucoup aux Dingodossiers. Gotlib s’affranchit cependant rapidement de l’ombre du génial scénariste d’Astérix. Il invente une galerie de personnages aussi loufoques que mémorables: Isaac Newton, Coccinelle, le savant-professeur Burp, le Petit Chaperon Rouge, les policiers Bougret et Charolles (imaginés à l’origine pour l’émission radiophonique Le Feu de camp du dimanche matin avec Goscinny, Fred et Gébé)… On trouve de tout dans la Rubrique-à-brac: aussi bien un Compte rendu d’une représentation donnée par le Nô japonais (1971), perle de non-sens, qu'une Chanson aigre-douce (1969), bouleversant récit où Gotlib raconte son enfance sous Vichy passée à se cacher dans les fermes pour éviter les rafles. Il y livre aussi des pastiches de ses collègues dessinateurs dont Druillet (Terra me voilà, 1973). 

Comme Fred, le créateur de Philémon, Gotlib joue constamment avec l’emplacement et la forme des cases et des bulles. Si les textes sont très écrits, son dessin laisse une grand part à l’improvisation. Gotlib, qui déteste dessiner des décors, comble les blancs avec la fameuse Coccinelle. A l’époque de la Rubrique-à-brac, emporté par l’effervescence créatrice de ses contemporains (Giraud, Druillet, Mézières, Bretécher), Gotlib dessine entre 4 et 5 pages par semaine. En 1972, il abandonne cette série au moment où il devient un des piliers de la bande dessinée pour adultes en France. Quittant Pilote, il s’en va fonder avec Bretécher et Mandryka L’Echo des Savanes, puis Fluide Glacial, où les gags deviennent plus osés.

Chanson aigre-douce © Gotlib / Dargaud

Après Rubrique-à-brac, Gotlib collabore avec le grand scénariste Jacques Lob (Délirius de Druillet, Le Transperceneige de Rochette) sur Superdupont, puis avec Alexis sur Cinémastock (1970-1974), où le duo, qui maîtrise parfaitement le dessin réaliste d’humour, parodie Chapon melon et bottes de cuir et Notre-Dame de Paris.  

Entre ces deux créations, Gotlib a eu le temps de dessiner en avril 1973 La Coulpe. Comme son contemporain La Déviation de Moebius (paru en janvier 1973 dans Pilote), La Coulpe raconte en 15 planches les doutes et les fantasmes. Alors à son apogée graphique, Gotlib passe par l’introspection pour se renouveler.  

En 1977, il publie chez Fluide Glacial Les Idées Noires de Franquin. En 1986, Gotlib signe un dernier album de Gai-Luron, La Bataille navale, qui sonne comme un adieu à la bande dessinée. S’il cesse alors de dessiner par lassitude (“J’ai dessiné en 20 ans ce que d’autres auraient fait en 40”, dit-il), il continue de collaborer à Fluide Glacial jusqu’en 2009. En 2014, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme a célébré son parcours avec une belle exposition dont le nom soulignait si bien la complexité et la générosité de son oeuvre: les Mondes de Gotlib.  

© Gotlib / Dargaud

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