Ces BD à lire pendant les vacances

Rue de Sèvres / Dargaud

Vampires, fantômes, super-héros... Voici neuf albums à emporter cet été sur les plages de sable fin. 

Rue de Sèvres

Le nouveau Joann Sfar

En 25 ans, Joann Sfar a créé un univers fantastique où se croisent d’un album à l’autre divers personnages récurrents. Parmi eux figure l’adolescente Aspirine, hier faire-valoir de Grand Vampire, aujourd’hui héroïne de sa propre série. Dans Aspirine, elle croise un autre personnage clé de Sfar, Joe Bell, le professeur de chirurgie de Conan Doyle. Plongé dans un sommeil profond, celui-ci symbolise, à la manière du Dali cryogénisé de Fin de la parenthèse (2016), la disparition des figures tutélaires. "C’est une manière de dire que les jeunes vont devoir se débrouiller tout seul", analyse Sfar. "Il leur appartient d’inventer de nouvelles légendes."

A travers Aspirine, cette adolescente immortelle qui porte en elle une rage dans laquelle il se retrouve beaucoup, Sfar évoque un mal-être, celui d’une “jeunesse qui n’aime pas du tout l’époque où elle vit”. Sfar, pourtant, ne cède pas au pessimisme. Comme dans Le Chat du Rabbin, il veut réenchanter notre monde et colle à Aspirine un acolyte "un peu prétentieux et un peu emmerdeur”, Yidgor, qui rêve de vivre “un vrai truc magique". Sfar a voulu rendre cet album morbide et triste "le plus vivant et le plus marrant possible". Et le plus violent possible aussi: Aspirine arrache des cœurs, éviscère des violeurs. Sfar ne nous épargne rien et voudrait aller plus loin dans l’outrance.

"C’est mon histoire, je fais ce que je veux", résume Yidgor. Une façon aussi pour Sfar d’aborder la question - centrale dans son œuvre - de la place de l’Art dans la société: "Si la littérature de l’imaginaire ne peut plus regorger de sang, de violences et de comportements insupportables, il va falloir faire autre chose que raconter des fictions. Une fiction, c’est fait pour mettre tout ce qu’il y a de pulsionnel. Il ne faut pas qu’un écrivain travaille la peur au ventre en se demandant si ce qu’il fait relève du camp du bien ou pas. Ce serait vraiment terrible. Ce serait une manière de s’interdire de trouver de nouvelles formes. Je suis parfaitement au courant que l’imaginaire a du sens, mais je crois aussi beaucoup à l'irresponsabilité de l’auteur".

Aspirine, Joann Sfar (scénario et dessin) et Brigitte Findakly (couleur), Rue de Sèvres, 16 euros.

Delcourt

Les 90 ans d’Osamu Tezuka

A l’occasion des 90 ans de la naissance d’Osamu Tezuka, Delcourt/Tonkam réédite plusieurs titres incontournables, longtemps en rupture de stock, du père du manga moderne. Au programme: La Vie de Bouddha, Phénix, MW, Kirihito, Demain les oiseauxAyako et L’Histoire des 3 Adolf, deux titres souvent présentés comme ses chefs d’œuvre, inaugurent la série. Le premier dresse le portrait d’une famille rongée par les trahisons et la folie dans le Japon d’après-guerre ; le second s’empare de la rumeur sur la judéité d’Hitler pour explorer les relations entre le Japon et l’Allemagne nazie.

"On associe très souvent Tezuka à Astro Boy, à des personnages très ronds, à quelque chose d’assez bon enfant, et moins souvent, sauf chez les connaisseurs, à ces œuvres plus matures, plus acerbes, de critique sociale", explique Iker Bilbao, éditeur en charge des rééditions.

Ce dernier loue particulièrement Ayako. Conçu à une période où la société d’après-guerre cherche à se reconstruire et à se déculpabiliser, ce livre "va à contre-courant en parlant d’un héros japonais qui a collaboré avec l’occupant américain et d’inceste dans les campagnes: on est très loin de l’image d’Epinal qu’on essayait d’envoyer à cette époque-là. La faculté de Tezuka à nous transmettre cela avec simplicité rend l’œuvre très accessible et très puissante". A noter que cette réédition d’Ayako contient pour la première fois une fin inédite de sept pages.

Ayako / L’Histoire des Trois Adolf, Osamu Tezuka, Delcourt/Tonkam, 29,99 euros.

Dargaud

La BD pour toute la famille

Comme chaque année depuis septembre 2015, le scénariste Zidrou sort avec le dessinateur barcelonais Jordi Lafebre un album des Beaux étés, chronique des vacances d’une famille belge, les Faldérault. Chaque histoire, indépendante, raconte un été différent: après 1973, 1969 et 1962, le 4e tome s’attaque à l’année 1980.

D’un épisode à l’autre, les personnages grandissent, rajeunissent. Jordi Lafebre s’est appuyé sur les membres de sa famille: "J’ai pris des gens que je connais bien physiquement, que j’ai vu évoluer, comme cela je peux prendre des photos, faire des déductions. Cela m’aide au niveau technique et je peux travailler plus facilement les émotions des personnages". Évitant le style "gros nez", il privilégie le réalisme pour rendre les Faldérault "plus expressifs que les autres [personnages de la série] pour donner l’impression que c’est notre propre famille": "Quand on est dans l’intimité, on est plus expressif qu’à l’extérieur", ajoute-t-il.

L’émotion est le fil conducteur de son travail. Si Zidrou truffe son scénario de références (le tome 4 s’ouvre sur Il jouait du piano debout), Jordi Lafebre, peu familier de France Gall, préfère transmettre les émotions par une délicate mise en couleur. Depuis septembre 2015, il a dessiné quatre tomes de 56 pages. Son dessin s’est amélioré, il est devenu plus léger: "Ça s’est fait naturellement. Je dessine de plus en plus vite, car on veut sortir au minimum un album par an". Le prochain sortira en novembre. Cette fois, les Faldérault partiront en vacances de Noël.

Les Beaux Étés, tome 4, Le Repos du Guerrier, de Zidrou (scénario) et Jordi Lafebre (dessin), Dargaud, 13.99 euros.

Futuropolis

Pour les amoureux du Japon

Pendant une dizaine d’années, le dessinateur italien Igort a travaillé pour l’éditeur de mangas Kodansha. De cette expérience, il a tiré un livre, Les Cahiers japonais - Un Voyage dans l’empire des signes, où il explore la culture japonaise et relate ses relations avec Miyazaki, Takahata ou encore Taniguchi, avec qui il s’est lié durablement. Igort sort la suite: Les Cahiers japonais - Le Vagabond du manga.

De retour au Japon, il observe la métamorphose de l’archipel. "J’observais ébaubi Tokyo se transformer d’année en année, dans sa course irréfrénable", raconte-t-il au début de son livre, alors qu’il se tient là où était, moins d’une vingtaine d’années auparavant, son ancien logement. "Le passé ne semble pas compter beaucoup", se lamente-t-il. Il se lance alors dans un voyage à travers le Japon, qui le mène notamment à Aikura, "un village de maisons aux toits pentus, exactement comme celles qui dessinaient Hiroshige et Hokusai".

Ce voyage introspectif, où il évoque la philosophie, la littérature et le folklore japonais, se termine par un portrait du Jirô Taniguchi mort le 11 février 2017. Igort raconte sa dernière rencontre avec le grand dessinateur, alors qu’il travaillait sur ce qui devait être son dernier livre, La Forêt millénaire: "Je ne l’avais jamais vu aussi serein, plongé dans son monde, il me parut heureux."

Les Cahiers japonais - Le Vagabond du manga, Igort, Futuropolis, 24 euros.

Soleil

Pour les amateurs de super-héros

En 1968, le réalisateur italien Bruno Bozzetto a réalisé Vip, mon frère Superman, un film d’animation parodiant les super-héros. Cinquante ans plus tard, il publie avec le dessinateur Grégory Panaccione une suite spirituelle: Mini Vip et Super Vip - Le mystère du va-et-vient.

Ils se connaissent depuis 2002, mais travaillent sur cet album depuis seulement un peu plus d’un an. "Je savais qu’il était assez frustré de ne pas pouvoir faire ses longs-métrages", explique Panaccione. "Fin 2016, il est venu dans mon atelier et je lui ai proposé d’en faire une BD". Au début, Bozzetto refuse, arguant que la BD ne l’intéresse pas. Le soir-même, pourtant, il rappelle Panaccione pour lui confier le scénario du long-métrage qu’il n’arrivait pas à monter.

Le dessinateur s’est glissé sans mal dans l’univers graphique de son vieil ami: "Depuis que je le connais, son univers graphique me plait. Même si ce n’est pas mon style, je rentre facilement dedans. J’avais déjà fait pas mal de visuels en 2002-2003 quand on parlait du film. Il m’avait fait faire des recherches de décors, de personnages. J’avais aussi fait le storyboard du pilote de ce film".

Après sa série réaliste Chronosquad, ce nouvel album a été comme des vacances pour Panaccione: “Il n’y a rien de réaliste, tout est inventé. C’est agréable”. Des vacances studieuses malgré tout: pour sa mise en scène, il s’est inspiré d’un maître de l’imaginaire, Bill Watterson, le créateur de Calvin et Hobbes. Comme lui, Bozzetto a toujours adressé ses histoires au grand public, tout en y injectant "des idées qui restent en dehors des habitudes commerciales".

Minivip & Supervip - Le mystère du va-et-vient, Bruno Bozzetto (scénario) et Grégory Panaccione (dessin), Soleil, 27,95 euros.

Misma

Pour les fans des Monty Python

Premier roman de la littérature coréenne, Hong Kiltong est adapté en BD par la dessinatrice Yoon-sun Park. C’est en France, en langue française et par l’intermédiaire de son compagnon, qu’elle a lu pour la première fois les aventures de ce Robin des Bois coréen. “Je connaissais un peu cette histoire de Hong Kiltong mais je ne l'avais jamais lue en entier (comme la plupart des coréens, je crois)", indique-t-elle. "En Corée, quand j'ai étudié cette histoire à l'école, ça m'avait l'air très sérieux... Les injustices sociales de l'époque, l'invention par Kiltong d'un pays qui serait plus juste… Mais je ne connaissais pas du tout les côtés plus fantaisistes du livre, et c'est ça qui m'a surtout plu, et étonné".

Pour retrouver cette fantaisie, elle s’est tournée vers Sacré Graal! des Monty Python. Elle a modernisé les dialogues, estimant "bizarre" d’écrire des dialogues "faussement 'à l'ancienne'  [...] comme si ces personnages parlaient en vieux français." Comme Hong Kiltong, Yoon-sun Park a aussi lutté contre ce qui lui semblait injuste dans le récit: "Dans ma version, à un moment, Kiltong incendie les montagnes avec un faux feu magique qui ne brûle pas, pour qu'on lui ouvre la porte de la ville. Mais dans le roman d'origine, il met vraiment le feu. J'ai changé ça, parce que personnellement, je n'aime pas les incendies dans les montagnes."

Yoon-sun Park joue aussi avec les codes de la BD, notamment dans une scène où Hong Kiltong réduit le paysage à mains nues. Une ambiance fantastique renforcée par des tons bleus et roses, réalisés à l’aquarelle.

Les Aventures de Hong Kiltong, Yoon-sun Park, Misma, 22 euros.

Glénat

Une histoire de fantôme

Elizabeth Holleville, qui sort L’Été fantôme, compte parmi cette prometteuse nouvelle génération d’auteurs portée par un amour du cinéma d’animation et du manga, comme Jérémie Moreau (La Saga de Grimr, Fauve d'or d'Angoulême) et Timothé Le Boucher (Ces jours qui disparaissent, adapté au cinéma par Jonathan Barré). A l’aide d’un dessin épuré et faussement naïf, elle explore les tourments de la fin de l’enfance: dans une bâtisse du Sud de la France, une jeune fille se noue d’amitié avec une fantôme.

Tout est partie d’une maison appartenant à une amie de ses grands-parents: "Elle me faisait très peur, parce qu’il y avait plein de photos de gens d’un autre temps sur les murs", dit-elle. "Pour que la narration soit ressentie différemment", et renforcer l’ambiance fantastique, son album joue sans cesse avec le hors-champ dans des scènes rappelant les jeux imaginaires de l’enfance. Influencée par les mangas d’horreur et Les Contes de la Crypte, elle a composé une ambiance étrange, dominée par des tons violets et ocres, et inspirée, non pas par le Sud, mais par Strasbourg: "Le grès rose des Vosges constitue la majeure partie des bâtiments à Strasbourg. Avec le soleil, cela fait des teintes qui passent dans les violets, les bleus..."

La dessinatrice avait aussi à cœur, pour son deuxième album, de mettre en scène principalement des personnages féminins: "Je me suis rendu compte assez tard, vers 25 ans, que j’étais tellement habituée que les héros soient masculins que j’en dessinais systématiquement, sans que je me pose la question. Je me suis dit qu’il était temps de dessiner des héroïnes."

L’Été fantôme, Elizabeth Holleville, Glénat, 25 euros.

Casterman

Quand X-Men rencontre Tintin

Mêlant les univers des X-Men, de Tintin et Disney, Epiphania de Ludovic Debeurme est un conte âpre, violent, en résonance avec l’actualité. Prévue en trois tomes, cette série décrit la révolte des Epiphanians, des êtres hybrides nés dans la terre, contre les humains. Ces derniers, jugés responsables des maux de la Terre, sont visés par un certain Vespero, dont la folie peut faire penser à celle de Magnéto chez Marvel.

A l’origine de cette BD se trouvent les têtes démoniaques de ses personnages apparues en rêve et les attentats qui ont touché la France en 2015: "Comme beaucoup de gens, ça m’a réveillé". Sans évoquer le djihadisme, il s’est demandé "comment cette violence se fabrique": "une des pistes, c’est la surenchère de la violence: celle que tu ressens, réelle ou symbolique, et que tu rends au centuple". Un des enjeux de la série est ainsi de "voir comment chaque personnage va développer à sa façon son rapport à sa propre violence".

La réalité l’a depuis rattrapé. Sorti fin mai, le tome 2 évoque les enfants migrants séparés de leurs parents à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique: "Cette BD, c’est un mélange de scènes quasi documentaires et d’autres plus fantastiques. Il y a des choses très en prise avec le réel, que je ne me serais pas autorisées à une autre époque: j’avais plutôt tendance à rechercher le beau dans l’universalité, en dehors du temps". Pour raconter cette noire histoire, Ludovic Debeurme privilégie, par contraste, un traitement des couleurs proche des dessins animés Disney, pour "créer un monde qui fasse référence au nôtre sans être servile", "un univers soyeux dans lequel on a envie de se fondre". 

Epiphania, tome 2, Ludovic Debeurme (scénario, dessin, couleur) et Fanny Michaëlis (couleur), Casterman, 23 euros.

Tchou

Une BD pour aller mieux

Brent Williams est avocat et réalisateur. Ce New-Zélandais a décidé de raconter sa dépression dans un roman graphique illustré par le dessinateur Korkut Oztekin. Williams raconte avec délicatesse les différentes étapes de sa dépression, du déni à la honte, ainsi que l’histoire de sa famille et de son père en particulier. 

Le titre français (Je vais mieux, merci), selon l'éditeur, est différent de la version originale (Out of the Woods), "parce que la métaphore anglaise était difficile à traduire et que, objectivement, au bout de cette longue route, l’auteur va vraiment mieux". C’est aussi "une réponse qu’il donne régulièrement car avec cette maladie, il est difficile de dire: 'Je suis guéri'."

Je vais mieux, merci de Brent William (scénario) et Korkut Oztekin (dessin), Tchou, 19,95 euros.