Comment Rocky est devenu une icône américaine

A l'occasion de la sortie de Creed II, où Stallone fait ses adieux à son personnage culte, Taschen sort un beau livre retraçant l'histoire de la célèbre saga de boxe.
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Rocky MGM

Cette fois-ci, c'est fini: après Creed II, en salle ce mercredi 9 janvier, Sylvester Stallone ne devrait plus interpréter Rocky Balboa. Suite de Creed (2016) et de Rocky IV (1985), ce nouveau long-métrage est présenté comme l'ultime chapitre à l'histoire qu'il a créée en 1976 et qui lui a apporté la gloire.

Depuis quarante ans, pourtant, l'acteur ne cesse de revenir à ce personnage imaginé pour le sortir des rôles de brute. "Quand l’idée de Rocky m’est venue à l’esprit, j’étais pour ainsi dire enfermé dans la cave de mon potentiel à venir", se souvient Sylvester Stallone dans la préface qu'il a écrite pour Rocky: toute la saga, un superbe livre édité par Taschen (Taschen Store, 2 rue de Buci, 75006 Paris), retraçant l'histoire de la série.

Tout commence en mars 1975. Acteur et scénariste fauché, “Sly” assiste au combat opposant Mohamed Ali et Chuck Wepner. Surnommé le "Sanguinolent de Bayonne", celui-ci était alors considéré comme un tocard:

"Personne ne se demandait s’il allait remporter le combat, cela était inenvisageable, mais tout le monde se demandait à quel point il allait se faire cogner, pendant combien de temps, et quel degré de douleur son corps pourrait supporter avant de s’écrouler sur le ring. La cote de Wepner devait être à des milliards contre un, au point que personne n’a pu prendre les paris sur ce combat", raconte Stallone dans une interview de 2003 citée dans Rocky: toute la saga.

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Rocky Taschen

Contre toute attente, Chuck Wepner parvient à mettre Mohamed Ali quelques secondes au sol: "C’est comme si un éclair lancé par un dieu grec avait déchiré le ciel", raconte l'acteur. Soudain, la salle a pu s'identifier au boxeur, chacun a compris qu'il pouvait réaliser l'impossible: "Je suis là, à regarder tout ça, et au bout d’un moment je me rends compte que c’est une métaphore, et je comprends qu’il ne s’agit pas vraiment de boxe."

"Être un tocard et essayer de transcender cet état”

Plusieurs mois après, Sylvester Stallone décroche un rendez-vous avec les producteurs Robert Chartoff et Irwin Winkler. Il leur propose ses services en tant qu'acteur et scénariste. Après leur avoir vendu un premier scénario, qui n’aboutira pas, il leur vend un second script dont le thème est la rédemption. Influencé par Mean Streets avec Robert de Niro et Sur les quais avec Marlon Brando, Stallone écrit en quelques jours, dans une frénésie totale, une première version de Rocky en s'inspirant du match Ali - Wepner: "Le thème clé de Rocky est, comme celui de Sur les quais, le fait d’être un tocard et d’essayer de transcender cet état", dit l’acteur.

Scénariste du film, Sylvester Stallone veut aussi le rôle de Rocky Balboa. Il réussit à s'imposer face à Ryan O’Neal, James Caan et Burt Reynolds, pourtant bien plus célèbres que lui à l'époque. A l’origine dur, le personnage s’est adouci au fil des réécritures: "Il était italien, il était pauvre, il était abîmé et c’était un loubard de bas étage [...] À partir des suggestions des producteurs, les personnages ont commencé à changer. Rocky est devenu un type beaucoup plus sympa, plutôt naïf, mais gentil d’une certaine manière", détaille Stallone.

Rocky
Rocky Taschen

Malgré un maigre budget (1 million de dollars), le réalisateur John G. Avildsen imagine un film audacieux qui marque les esprits dès son générique, lorsque les lettres "ROCKY" apparaissent majestueusement sur l'écran: "Ce n’était qu’un petit film avec un inconnu dans le premier rôle, mais John l’a fait démarrer en fanfare avec trompettes et titre énorme – digne d’un film de gladiateurs. Je me souviens que la première fois que je l’ai vu, j’ai fait: 'Bon sang, c’est dingue!'" Tourné en 20 jours, Rocky récolte plus de 225 millions de dollars au box-office. Nommé cinq fois aux Oscars, il reçoit la statuette du Meilleur film.

"L’Amérique doit se créer ses icônes blanches"

Réunissant des photos et des interviews réalisées avec Sylvester Stallone depuis les années 1970, Rocky: toute la saga suit la transformation du personnage en icône américaine. En 1979, alors que le deuxième volet sort en salle, le célèbre critique américain Roger Ebert rencontre Mohamed Ali pour l’interroger sur le succès du film. Le champion a été marqué par la portée symbolique du parcours du boxeur, qui parvient à battre son rival Creed à la fin de Rocky II:

"Montrer l’homme noir en position supérieure aurait été à l’encontre des valeurs qu’enseigne l’Amérique. J’ai tellement compté dans l’histoire de la boxe qu’ils ont dû créer une icône comme Rocky, une image blanche sur l’écran, pour contrer mon image sur le ring. L’Amérique doit se créer ses icônes blanches, peu importe où elle les trouve. Jésus, Wonder Woman, Tarzan ... et Rocky."

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Rocky Taschen

Après le succès du premier Rocky, Stallone devient une superstar et la cible de la presse: "Les deux dernières années ont été plutôt rudes, du point de vue de mon image publique. J’ai dit des choses qui ne l’ont pas spécialement servie. Mon ego a pris des proportions ingérables", raconte-t-il à Roger Ebert en 1979, en pleine promotion de Rocky II. Pour les journalistes, il était Rocky et devait jouer ce rôle même hors des plateaux: "J’ai compris, non sans douleur, que je leur donnais du Sylvester Stallone alors qu’ils voulaient du Rocky."

"Je m’estimerai heureux si j’arrive à produire quatre bons Rocky"

Mais Stallone n’est pas Rocky. Le livre de Taschen aborde un aspect souvent occulté de la carrière de Stallone: son talent pour l’écriture. Au fil des interviews, il évoque son ambition d’écrire et réaliser des films sur des femmes, des histoires d’amour: "Je veux porter mon attention sur des films qui parlent de relations amoureuses. Explorer la psyché féminine", disait-il en 1979. Parmi ses autres projets figurent un biopic d’Edgar Allan Poe, "un film aux connotations spirituelles phénoménales" et "l’histoire d’une fille qui devient aveugle et se retrouve embrigadée avec un voyou." Des projets éclipsés par le statut de Rocky et de Rambo.

En 1979, en pleine promotion de Rocky II, il annonce déjà réfléchir à Rocky III, mais refuse de faire un quatrième film. Rocky finira par le rattraper. En 1985, sur le tournage de Rocky IV, il assure dans la revue Interview qu’il en a fini avec son personnage: "Je ne vois pas bien ce qu’on peut faire après avoir affronté la Russie. Vous voyez ce que je veux dire? On a le choc des idéologies et ce qui est censé être la plus grande machine à vaincre jamais construite, un boxeur soviétique sorti d’un laboratoire de biochimie. Qu’est-ce qu’on fait après ça? Tout paraîtra forcément plat. Et je ne crois pas pouvoir faire mieux. Je m’estimerai heureux si j’arrive à produire quatre bons Rocky." L’avenir lui donnera tort.