Affaire Harvey Weinstein: "Peut-être sera-t-il toujours intouchable"

La réalisatrice Ursula Macfarlane retrace dans un documentaire l’affaire qui a défrayé la chronique à Hollywood, et donne la parole à plusieurs accusatrices de Harvey Weinstein.
Harvey Weinstein
Harvey Weinstein Le Pacte

Sensation du dernier festival de Sundance, le documentaire L'Intouchable, Harvey Weinstein sort en salles ce mercredi 14 août. La réalisatrice Ursula Macfarlane s'y penche sur la vie du célèbre mogul de Hollywood devenu un paria après avoir été accusé d’agressions sexuelles par une soixantaine de femmes - dont des actrices célèbres comme Angelina Jolie, Ashley Judd et Léa Seydoux. Ce film édifiant dévoile qu’avant même de devenir un des producteurs de cinéma les plus influents au monde, capable de garantir le succès en salles et aux Oscars de ses films, Weinstein était un prédateur sexuel depuis sa jeunesse et ses années universitaires à Buffalo, dans l’État de New York. 

Produit par la BBC, L'Intouchable a été conçu avec le soin accordé à une fiction: "Ils voulaient un film de cinéma, quelque chose de mythologique, et pas uniquement de purement factuel. On a construit ce film comme une tragédie en trois actes", raconte Ursula Macfarlane. Lancé en novembre 2017, juste après le scandale, le film a été tourné à partir de mai 2018

Terminé en décembre pour être présenté à Sundance en janvier 2019, L'Intouchable réunit le témoignage de plusieurs personnages-clefs du dossier, comme Ronan Farrow, un des journalistes qui a dévoilé l’affaire, ainsi que plusieurs accusatrices célèbres de Weinstein (Rosanna Arquette, Paz de la Huerta), mais aussi des anonymes. "D’anciens employés de Miramax nous ont contactés, car ils voulaient nous aider. Ils se sentaient coupables [des abus de leur ancien patron]", ajoute Ursula Macfarlane. Rencontrée par BFMTV, la réalisatrice raconte comment elle a enquêté sur Harvey Weinstein.

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Pourquoi avez-vous choisi ce titre, L'Intouchable, Harvey Weinstein?

Il a été intouchable. Il avait ce pouvoir qui le protégeait, comme un champ de force. Il ne pouvait pas être attaqué. Peut-être sera-t-il toujours intouchable. Nous ne savons pas ce qui va se passer au tribunal. Il est possible qu’il n’aille pas en prison. C’est le meilleur mot pour le décrire, car c’est presque une figure mythologique. Il n’est plus que Harvey Weinstein: il symbolise toutes ces personnes - souvent des hommes - qui ont utilisé leurs pouvoirs pour abuser de celles et ceux qui en possédaient moins. C’était notre angle d’attaque: comprendre le contexte dans lequel cet homme a pu commettre les abus dont il est accusé. 

Dans le film, vous racontez qu’il commettait déjà ces abus il y a quarante ans, lorsqu’il était à Buffalo, la ville où il a fait ses études. 

Oui. Tout le monde pense qu’il a agi de la sorte car il était Harvey Weinstein à Hollywood. Mais à Buffalo, il était déjà puissant, il était promoteur de concerts dans l’État de New York. Il avait beaucoup de succès et il était jeune. C’est un prédateur. Toute sa vie, il a fait les mêmes choses. On retrouve dans toutes les allégations le même mode opératoire: les réunions dans les hôtels, la robe de chambre, les massages…

Son frère a lui aussi commis des abus... 

Quelle famille! On a rencontré Bob pour lui proposer de parler dans le documentaire. Il a hésité avant de refuser. Ses avocats l’ont sans doute dissuadé de nous parler. J’adorerais leur parler à tous les deux. Bien entendu, à la fin, nous avons dû présenter [à Harvey Weinstein] les allégations présentées dans le film. Il a un droit de réponse, mais il ne nous a pas répondu. Je veux comprendre d’où ils viennent, leur famille, leur enfance. [Harvey Weinstein] vient du Queens, d’une famille de la classe ouvrière. Il était laid et rêvait d’une vie faite de glamour. Il a dû trouver les moyens de devenir puissant. Et il était très doué pour le cinéma. On ne peut pas lui enlever ça: il avait un bon goût. 

Harvey et Bob Weinstein
Harvey et Bob Weinstein Copyright Le Pacte

A-t-il été difficile de convaincre les accusatrices de Weinstein de répéter ce qu’elles avaient déjà pu dire dans la presse? 

On a dû faire très attention, parce que c’est une expérience traumatisante. Nous avons contacté toutes les victimes - même les plus célèbres, même les françaises (comme Léa Seydoux). Mais elles n’ont pas voulu en parler. Quant aux stars, comme vous pouvez vous en douter, elles ont déjà parlé au New York Times, elles veulent tourner la page et travaillent déjà sur leur prochain projet. Après un certain temps, on a commencé à se dire qu’il était peut-être plus intéressant d’avoir des femmes qui n’avaient pas encore pris la parole, parce que nous n’avions pas encore entendu ces histoires - celles qui remontent au début de la carrière de Weinstein, quand il était encore à l'université de Buffalo dans l’État de New York. Parce qu’elles étaient moins connues, nous avons pu passer plus de temps avec elles. Nous avons eu ce luxe pour qu’elles puissent se sentir à l’aise. Même si elles avaient pu raconter leur histoire dans un journal, le faire face à une caméra est une expérience très différente. 

Avec une caméra, vous pouvez montrer ce qu’il est quasiment impossible de faire à l’écrit: faire ressentir les silences et les larmes qui en disent souvent plus que les mots.

Absolument. Nous voulions que le public soit mal à l’aise en regardant ces témoignages, qu’il soit contraint d’écouter ces femmes qui pendant leur récit peuvent se taire pendant plusieurs secondes.  

Ont-elles eu peur que leur témoignage se retourne contre elles?

C’est très courageux de leur part de parler, parce que beaucoup d’actrices qui ont pris la parole en 2017 n’ont pas travaillé depuis. Pourquoi? Certaines sont encore traumatisées. D’autres sont occupées par les manifestations et sont impliquées dans le mouvement #MeToo. Peut-être aussi que personne ne veut les engager. C’est difficile d’être une lanceuse d’alerte. Mais il peut arriver de bonnes choses. Au Festival de Sundance, Rosanna [Arquette] a déclaré qu’elle n’avait pas beaucoup travaillé depuis le début de l’affaire et qu’elle n’avait plus d’agent. Cette information a été relayée dans les médias et peu de temps après, Sarah Paulson l’a contactée pour qu’elle ait un rôle dans sa prochaine série. 

Et qu’en est-il de Paz de la Huerta, une autre accusatrice de Weinstein que vous avez longuement rencontrée pour le documentaire? 

C’était important pour elle de participer au film, de faire entendre sa voix. Elle se concentre sur ses peintures. Je sais aussi qu’elle réalise ses propres films. J’espère qu’ils sortiront. Elle a été complètement traumatisée. Financièrement aussi. Elle était dans Boardwalk Empire jusqu’au moment où elle a disparu de la série. Elle accuse Weinstein [d’avoir fait pression pour la faire virer]. Mais on ne pouvait pas mettre ça dans le film, car comment le prouver à moins de poser la question à Weinstein - qui ne donne pas d’interviews.

Y a-t-il des éléments que vous avez choisi de ne pas inclure dans le film par peur de voyeurisme? 

C’était important de respecter leur dignité. Il y avait dans certaines des histoires des détails - à propos des viols - que les avocats de ces femmes ne voulaient pas voir dans le film. Nous devions faire attention, car Harvey Weinstein va regarder ce film et nous ne voulons pas lui donner des informations qui pourraient poser des problèmes dans les futurs procès. Certaines femmes n’ont pas voulu donner trop de détails pour ces raisons. On leur a demandé si elles étaient satisfaites de leur déclaration et si elles pouvaient se présenter devant un tribunal et répéter ce qu’elles avaient dit dans le film, elles ont toutes acquiescé. Les hommes qui ont témoigné dans le film aussi. 

Pourquoi est-ce si important d’interroger aussi des hommes dans ce documentaire? 

Ce n’est pas uniquement une histoire de femmes. Des hommes ont aussi été traumatisés par son comportement. Il est très effrayant. Il est massif, énorme, lourd. Sa présence physique était intimidante. Certains n’ont pas voulu répondre, par peur d’être associés à lui. Je voulais travailler avec beaucoup de femmes, mais plusieurs membres de l’équipe étaient des hommes. C’était important qu’ils entendent ces histoires. Certains en ont presque pleuré tellement ils étaient choqués par ce qu’ils entendaient. 

Est-ce qu’il faut arrêter de regarder les films de Miramax et de la Weinstein Company? 

Non. Weinstein n’en est pas le réalisateur, mais le producteur ou le producteur exécutif. Peut-être que lorsque vous regardez ces films il est important de penser au contexte. Pour les films où certaines actrices déclarent avoir été abusées pendant le tournage, c’est difficile: vous devez faire votre jugement. On parle de tant de réalisateurs, d’acteurs, d’actrices, de compositeurs, de décorateurs talentueux. C’est leur accomplissement, pas celui de Weinstein. C’est donc différent des affaires Michael Jackson, R. Kelly ou Polanski. Weinstein a d’ailleurs toujours été un grand défenseur de Polanski.

Plusieurs œuvres de fiction autour de Weinstein voient le jour. Il y a eu une pièce de David Mamet et il y aura bientôt un film d’horreur de Brian de Palma et un film sur les journalistes du New York Times

C’est important. La fiction permet de comprendre ces histoires. J’ai moi-même pensé au début de mon documentaire à La Belle et la Bête. C’est ce genre d’histoire: un mélange entre film d’horreur et conte de fée.