Parents solos: un bonus pour la garde d'enfants

A compter de ce lundi, les familles monoparentales verront leur complément de libre choix de mode de garde (CMG) augmenter.
Le nombre de familles monoparentales ne cesse d'augmenter en France. Elles étaient 1,8 million en 2015. Getty Images

Anna* est d'humeur guillerette ce matin. A compter de ce jour, la jeune femme percevra chaque mois un peu plus de 140 euros supplémentaires pour faire garder son fiston. Cette somme ne lui permettra certes pas de partir en vacances l'été prochain, ni même de racheter un nouveau manteau au petit Théo, 18 mois, qui héritera sans doute encore cet hiver de la doudoune du cousin plus âgé. Il n'empêche: cette maman solo, agent d'entretien dans un supermarché de la banlieue lilloise, compte bien profiter de cette rallonge pour mettre un peu de beurre dans les épinards.

Car à compter d'aujourd'hui, les parents isolés bénéficieront d'une majoration de 30% du montant maximal du complément de libre choix du mode de garde (CMG). Une femme, gagnant 1500 euros mensuels bruts et élevant seule son enfant de 2 ans verra ainsi l'aide maximale à laquelle elle peut prétendre passer de 467,41 à 607,63 euros par mois, si elle fait appel à une assistante maternelle.

Une sacrée bonne nouvelle, vu le nombre croissant de familles monoparentales. Selon les derniers chiffres de l'Insee, elles étaient 1,8 million en 2015, contre "seulement" 952 000 en 1990. Soit un quasi doublement en un quart de siècle.

Un nombre restreint de bénéficiaires

"On ne peut évidemment que se réjouir de voir les aides à la garde augmenter, commente Laure Skoutelsky, déléguée nationale du l'association Parents Solo et compagnie, dédiée aux problématiques de ces familles. Mais on est encore loin du compte, car ce complément de 140,22 euros précisément - une somme qui n'a effectivement rien de ridicule pour ceux qui la toucheront - ne sera versé qu'à un nombre restreint de personnes."

Une précision confirmée au siège de l'UNAF. Selon l'Union nationale des associations familiales, " la réévaluation de cette aide, qui s'adresse à tous les parents solos d'enfants de moins de 6 ans, y compris les plus aisés (sous réserve que 15 % des frais de garde restent, comme pour les plus modestes, à leur charge), concernera environ 78 000 parents monoparentaux (sur les quelque 800 000 bénéficiaires), mais rares sont ceux qui toucheront en réalité ce montant maximal. Car pour pouvoir y prétendre, il faut non seulement disposer de ressources extrêmement faibles, mais aussi, parfois, s'engager à un nombre minimal d'heures de garde (16 heures par mois, par exemple, pour les micro-crèches). En moyenne, cela représentra une aide supplémentaire de l'ordre de 40 euros par famille."

Aux Fourmilles argentées, une association d'entraide pour les parents isolés, située à Fontenay-sous-Bois (94), le constat est sans appel : "Aucun de nos adhérents n'est concerné par cette hausse de 140 euros et des poussières, soutient Béatrice Henry, la présidente. La plupart ne touchent d'ailleurs même pas le CMG. Les parents solos sont majoritairement des femmes travaillant à temps partiel dans le secteur de l'aide à la personne. Trouver une nourrice qui accepte des horaires atypiques est tellement galère (et coûteux !), qu'elles renoncent souvent à travailler pour s'occuper elle-même de leur progéniture." Même son de cloche, ou presque, au collectif Parents Solo 86, à Poitiers, où l'on a à peine entendu parler de la mesure. C'est dire...

Un frein à l'emploi

"Il faut surtout rappeler que les aides à la garde - prestations et crédits d'impôt pour l'accueil périscolaire - cessent totalement aux 6 ans de l'enfant, insiste encore Laure Skoutelsky. A moins de pouvoir compter sur un proche pour assurer les sorties d'école, la question de continuer à travailler (ou pas) peut donc se poser à nouveau lors de l'entrée en classe de primaire, car tout le monde sait qu'un petit est loin d'être autonome à cet âge-là..."

Arrêter de bosser, Laetitia, aide-soignante en banlieue parisienne, y avait songé, lorsque sa petite fille, qu'elle élève seule depuis que le papa les a quittées, quelques jours seulement après la naissance, est entrée en classe de CP. Si elle n'avait pas rencontré cette autre jeune maman, Carole, par l'intermédiaire d'un site d'entraide de familles monoparentales, elle n'aurait d'ailleurs pas eu d'autre choix. "J'ai eu beaucoup de chance, concède la trentenaire. Elle récupère Clémentine après les cours et l'aide à faire ses devoirs. Mais je culpabilise à mort d'être toujours en situation de demandeuse, car mes horaires ne me permettent pas de lui rendre la pareille..."

Claire, elle, n'a pas rencontré de perle rare dans son voisinage pour aller déposer Alphonse à l'école le matin. Comme cette mère célibataire, hôtesse d'accueil dans un hôpital de la région bordelaise, ne pouvait pas s'offrir le luxe de payer une baby-sitter, elle a sollicité l'aide de sa fille aînée... jusqu'au jour où elle a été convoquée par le proviseur du collège, pour cause de retards répétés de la grande. "Alphonse fait désormais le trajet seul, poursuit sa maman, la gorge nouée à l'idée qu'il puisse se faire renverser en traversant la voie jouxtant l'établissement. Mais le plus douloureux pour Claire fut ce jour où elle a expliqué à ses enfants qu'elle était bien obligée de travailler pour faire bouillir la marmite. Quand les gamins lui ont rétorqué en choeur que "le frigo était pourtant toujours vide", la quadra a bien failli éclater en sanglots.

Des parents sous pression

Si les problèmes de garde d'enfants et les soucis pécuniaires reviennent régulièrement sur le tapis, ce ne sont hélas pas les seules difficultés que doivent surmonter les parents célibataires. Loin s'en faut. Parmi les tracas du quotidien, ils mentionnent aussi le poids de la responsabilité d'élever un enfant seul : "Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit après avoir validé la proposition d'orientation en bac pro de Clément, en fin d'année de 3e", raconte Bénédicte. Et, surtout, la fatigue : "J'ai raté ma vie de couple, alors je me mets une pression d'enfer pour réussir l'éducation de mes enfants, quitte à rogner sur mon sommeil", poursuit Maeva, en omettant de mentionner qu'elle a frôlé le burn out l'an dernier pour cette raison.

Autre tourment récurrent de ces parents : l'oubli de soi ("Pas le temps de souffler ", "Trop débordée pour aller chez le coiffeur " et même "Trop scotchée aux marmots pour tomber amoureuse"). Pour maintenir une vie sociale, beaucoup d'entre eux choisissent de se tourner vers des personnes dans la même situation. "Ça fait certes un peu "gang des divorcées" à la sortie de l'école, mais on préfère rester entre nous", se marre Sylvie, l'oeil rivé sur ses jumeaux. Pour éviter les coups de blues, la dynamique brunette s'est également inscrite dans une association de familles monoparentales.

Pas de cadeau pour les mères

Car le souci majeur de ces femmes reste le regard que la société porte sur elle : "Une femme qui élève ses enfants seule fait souvent peur, alors qu'un homme dans cette situation n'en devient que plus séduisant, confirme Josepha Mole-Zushi, présidente de Rev'ail toi, une association des Yvelines (78) qui aide les parents séparés à se reconstruire. C'est flagrant dans le milieu professionnel : une maman seule préfèrera souvent taire sa situation personnelle, au risque de se sentir encore plus isolée, de peur qu'on lui reproche de ne pas être fiable et d'être empêchée d'évoluer dans son entreprise. Car on ne fait pas de cadeau aux femmes. Les papas, eux, n'ont que faire de ses considérations. Ils savent pertinemment qu'ils ne seront quasiment jamais fustigés pour ce motif. Au contraire..."

Geoffrey le confirme. Une semaine sur deux, ce chef de projet dans une agence de communication parisienne, séparé de la mère de ses enfants depuis bientôt deux ans, quitte son poste à 16h30 pour aller chercher ses deux bambins à l'école. "Mes collègues femmes me chouchoutent et me poussent presque vers la sortie quand l'heure approche, raconte le quadra, un brin amusé. L'autre jour, l'une d'elle m'a même avoué que les hommes comme moi, qui assumaient leur part de féminité, la faisaient carrément craquer !" Si Geoffrey reconnait être bien entouré, il n'en trouve pas moins le quotidien difficile à gérer. "Je prends beaucoup sur moi", reconnaît ce papa, bien décidé à aller néanmoins de l'avant.

Les histoires d'Anna, de Claire, de Geoffrey et des autres prouvent bien qu'il reste encore du chemin à parcourir pour que les parents isolés soient des papas et mamans comme les autres. Mais, tout comme la mise en place du tiers-payant annoncée dans le plan pauvreté (qui dispensera les familles d'avancer le salaire de l'assistante maternelle agréée), l'augmentation qui entre en vigueur ce jour constitue un pas en avant. Qui permettra à certains de boucler leur fins de mois. Et à d'autres, qui sait, de retourner vers l'emploi ?

* Certains prénoms ont été modifiés.