Jean-Vincent Placé, sa nuit d'ivresse

L'ex-ministre comparaît mercredi pour violences, propos racistes et outrages à agents. Plongée dans le dossier d'enquête.
Jean-Vincent Placé, sur le banc des ministres, à l'Assemblée nationale, en 2016. afp.com/ALAIN JOCARD

Dans la nuit du 4 au 5 avril 2018, ivre, un homme de 50 ans pénètre dans un bar parisien, importune lourdement une jeune femme de 20 ans, se paie une prise de bec avec le videur qui l'évacue sans ménagement, avant d'insulter les policiers venus en renfort devant l'établissement. Un fait divers banal, particulièrement banal ? Non : il s'agit de l'ancien ministre Jean-Vincent Placé, et l'intéressé comparaît ce mercredi 11 juillet sur les bancs de la 10e chambre correctionnelle de Paris pour violences, propos racistes et outrage à agents.

L'Express a eu accès aux procès-verbaux de l'enquête policière pendant la garde à vue de l'ex-secrétaire d'Etat à la Réforme de l'Etat et à la Simplification, les 5 et 6 avril derniers, durant 34 heures 15, dans une cellule d'un commissariat parisien. Retour sur une soirée arrosée, une pièce en trois actes, qui s'est très mal terminée.

"Mais vas-y, je te paye !"

Il est plus d'une heure du matin, lorsque Placé, qui n'est plus alors que conseiller régional francilien, débarque dans le bar La Piscine. On est rue Princesse, alias la "rue de la Soif", tant la fréquentation des bars lui confère un attrait particulier, en plein Saint-Germain des Prés, dans le 6e arrondissement de Paris. L'élu est accompagné de son ami le sénateur centriste de Haute-Savoie, Loïc Hervé, avec qui il a eu un dîner très alcoolisé.

Comme le révèle le dossier d'enquête, il a bu au moins deux coupes de champagne, deux tiers d'une bouteille de rouge, un verre de chartreuse et un autre de whisky. En s'asseyant, chancelant, à une table de La Piscine, l'ancien ministre commande une bière. Face à lui, trois jeunes femmes sont en train de danser. "Il nous regardait avec insistance, comme si nous étions des morceaux de viande, déclarera Sixtine, 19 ans, à la police. C'était un regard de pervers."

L'ancien membre du gouvernement Valls fait signe à Justine*, 20 ans, de s'approcher : "Je suis ministre, ce qui me ferait très plaisir, c'est que tu danses pour mon ami ici présent qui est parlementaire." "Je ne suis pas intéressée", lui répond-elle. C'est à partir de ce refus que le comportement de Placé commence à déraper. "Il m'a saisi le bras gauche et m'a tirée violemment vers lui, assurera Justine sur procès-verbal. Il m'a dit : 'Mais vas-y, je te paye !'" Réponse de Justine : "Non, je ne suis pas à vendre."

"Sale pute !", aurait alors lancé Jean-Vincent Placé. C'est ce qu'affirment Sixtine et Stanislas, un de ses amis présents, gardien de la paix de profession. L'ancien ministre nie avoir proféré cette insulte, qui n'a d'ailleurs pas été retenue contre lui. Il n'est poursuivi que pour avoir secoué et tiré violemment le bras de Justine. L'ex-sénateur de l'Essonne reconnaît le geste mais en conteste la violence. Lorsqu'elle dépose plainte, assistée de son avocat Olivier Baratelli, le policier demande à la jeune femme si le geste de Placé était violent ou déplacé : "Déplacé plus que violent, ça se voyait qu'il était ivre, il ne semblait plus se contrôler, répond-elle. Je me suis sentie oppressée, j'ai dû forcer pour me dégager."

"On n'est pas au Maghreb, ici..."

Jean-Vincent Placé nie pourtant toute violence physique. Il ne semble pas comprendre que son comportement puisse s'analyser comme une violence psychologique. En garde à vue, il a été confronté à Justine. Elle lui confirme que ses propositions insistantes "avaient un caractère dégradant". De son côté, il reconnaît son "attitude déplacée et inconvenante", et promet de lui présenter en public "des excuses très sincères". Cette perspective ne suffit manifestement pas à Justine. Son conseil sollicite 12 000 euros en réparation du préjudice moral et 5 000 euros pour les frais d'avocat.

Il y a ensuite la deuxième partie de cette nuit d'ivresse. Alors que les échanges entre l'ancien ministre et les trois jeunes femmes tournent au vinaigre, le portier, Mohammed, alias "Vlad", 33 ans, entre en scène pour lui demander de se calmer. Jean-Vincent Placé aurait alors proféré des insultes racistes. Trois phrases sont retenues contre lui par la justice : "On n'est pas au Maghreb ici, tu ne sais pas qui je suis, je vais te descendre en Afrique, moi, tu vas voir" ; "On n'est pas à Ouagadougou, Ryanair fait des promotions" ; "Le prix de ma chemise, cela fait un RSA complet pour ta famille". D'où l'intervention à l'audience de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme, qui demande 1 euro symbolique de dommages et intérêts.

Grosse gifle et étonnant trou de mémoire

Ces propos racistes, l'ancien ministre les nie farouchement, parlant même d'"affabulation". "On n'est pas au Maghreb, ici !" est la seule phrase qu'il reconnaît avoir prononcée, après que le portier Vlad lui a lancé : "Tu la touches pas, c'est ma copine !" Selon son conseil, Kiril Bougartchev, cette phrase litigieuse signifierait qu'en France, on serait quand même plus libre d'aborder une jeune femme, même accompagnée, dans un bar de nuit, que dans un pays d'Afrique du Nord. Il accuse Vlad d'avoir inventé tous les autres propos.

Et le conseil de l'ancien ministre d'insister sur la fragilité de la crédibilité du portier, qui a refusé la confrontation avec Placé à la demande de la police, préférant s'exprimer sur RTL. Sa fiabilité est aussi mise en cause parce qu'il est le seul à avoir entendu Placé proposer de l'argent à Justine pour "baiser". Devant la police, le portier soutient même que l'ancien ministre a posé sa main sur la cuisse de la jeune femme en lui disant : "Vas-y, fais-lui une gâterie - en montrant son collègue -, je te paye." Bien loin des déclarations de la jeune femme.

Plus troublant encore, le portier aurait eu un gros trou de mémoire. Il nie avoir donné une gifle à Jean-Vincent Placé. Pourtant, Sixtine, la copine de Justine, déclare à la police avoir demandé à Vlad pourquoi il avait donné "une grosse gifle" à l'ancien ministre : "Il m'a dit que Monsieur Placé avait tenu des propos racistes à son encontre." Le portier de La Piscine ne s'est pas constitué partie civile. Sera-t-il présent à l'audience ?

"Ils arrivent quand ces connards ?"

Cette "grosse" gifle du videur, un molosse de près de 2 mètres et dépassant largement les 100 kilos, selon Libération, a son importance pour l'ancien ministre. Ce dernier l'évoque pour justifier l'énervement dont il fait preuve sur le trottoir, à l'arrivée de la police, une rage qui l'a conduit à prononcer des propos hallucinants. L'ex-ministre comparaît en effet pour avoir outragé deux brigadiers de police et un gardien de la paix de la brigade anticriminalité, leur assénant notamment : "Espèces de tocards", "Tocards, vous ne savez pas qui je suis", "Ils arrivent quand ces connards?", "Il fait quoi ce connard?" - le terme "connards" étant adressé aux supérieurs des trois fonctionnaires appelés en renfort pour gérer ce "VIP" à l'haleine bien chargée.

A 2 h 25, Jean-Vincent Placé est d'ailleurs toujours en état d'ivresse avec un taux d'alcoolémie de 1,16 mg d'alcool pur par litre d'air expiré (au volant, le maximum autorisé est de 0,25 mg), signale l'enquête policière.

Ce troisième volet sera sans doute le plus simple à juger, puisque Jean-Vincent Placé reconnaît quasi intégralement les propos retenus contre lui. Parmi les trois fonctionnaires entendus par leurs collègues, un seul a porté plainte. De leurs déclarations, il ressort que l'ancien ministre répétait en boucle : "Vous ne savez pas qui je suis !", comme s'il exigeait un traitement de faveur. Entendu l'après-midi suivant sa nuit mouvementée, après un passage en cellule de dégrisement, il ne conteste pas l'"outrage à personne dépositaire de l'autorité publique" en précisant : "C'est ce que je regrette le plus de cette soirée et n'en suis pas très fier".

On le comprend : le dérapage nocturne apparaît en effet particulièrement désastreux pour l'image de l'élu, qui, sous la présidence de François Hollande, rêvait tant de devenir ministre de l'Intérieur... Aujourd'hui à la tête d'un petit parti politique, l'Union des démocrates et des écologistes, il vit des revenus de ses activités de consultant. "Si cette affaire somme toute banale ne mettait pas en cause un homme public tel que Jean-Vincent Placé, plaide son avocat Kiril Bougartchev, elle n'aurait très certainement jamais fini devant le tribunal."

(*) Le prénom a été modifié.