Fruits et légumes, un luxe quand on est pauvre

L'apport de vitamine C permet d'éviter le scorbut, signalé dans l'Hexagone. Simple. Sauf quand on est dans le besoin.
Souvent chers, les primeurs ne sont pas accessibles à tous les porte-monnaies. Getty Images/iStockphoto/margouillatphotos

Hématomes, saignements, douleurs articulaires, perte des dents... "Le scorbut n'a pas disparu en France, contrairement à une idée reçue", observe le docteur Simon Parreau, du CHU de Limoges. Le sujet semble même tellement d'actualité à ce jeune médecin qu'il a prévu de relancer l'année prochaine une étude sur cette maladie causée par une carence lourde en vitamine C. Les dernières données parues en 2015 avaient livré des résultats inquiétants. "A l'époque, sur 63 personnes examinées à l'hôpital, 10 étaient atteintes du scorbut et souffraient d'hémorragies", indique l'auteur de l'étude.

Autrefois répandue chez les navigateurs, qui passaient de longs mois en mer sans consommer de fruits et légumes frais, cette pathologie est aujourd'hui repérée par plusieurs CHU. Ainsi, à Toulouse, le docteur Anne Galinier estime "que la maladie est bien présente en France". La bonne nouvelle, c'est que "le traitement anti-scorbut est très simple. Les recommandations du ministère de la santé - mangez au moins cinq fruits et légumes par jour - assurent un apport de vitamine C suffisant pour contrer la maladie", se félicite Simon Parreau. Orange, cassis, poivron, kiwis, citron, radis noir cru, ou encore persil frais sont ainsi de solides alliés.

Valse des étiquettes

Simple sur le papier, le "traitement" n'a rien d'une évidence quand on n'a pas un sou. Or, parmi les populations à risque figurent les personnes défavorisées. Les mêmes visées par le Plan pauvreté, dévoilé ce jeudi par l'exécutif. Petit bonnet noir tricoté, pull bordeaux, Linda, 30 ans, élève seule ses trois enfants de 7, 5 et 2 ans. Cette auxiliaire de vie en maison de retraite reconnaît qu'avoir une alimentation équilibrée est un combat quotidien. "Avec mon salaire de 1250 euros net, une fois que j'ai payé loyer et charges, il me reste à peine 200 euros par mois pour nourrir mes enfants". Alors, au supermarché, elle achète en priorité "ce qui tient au corps" comme des pâtes et du riz. Et elle fait une croix sur les fruits et légumes, qu'elle juge "hors de prix". Selon le dernier baromètre Familles rurales, en un an, les étiquettes des fruits ont grimpé de 4% et celles des légumes de 5%.

Ce n'est pas faute d'ignorer les messages de santé publique. "Le fameux cinq fruits et légumes par jour, on l'a tous en tête maintenant, mais le problème, c'est l'argent", abonde Pauline, 36 ans. Yeux bleus et chignon roux, la maman de trois enfants de 12, 8, et 6 ans est au chômage depuis plusieurs mois. Cette ancienne vendeuse dans les grands magasins et caissière dans un supermarché détaille : "Sur les 1000 euros que me versent chaque mois la CAF et Pôle emploi, je peux à peine en consacrer 300 pour l'alimentation. Je n'achète donc que des fruits premier prix sans aucun goût au supermarché, alors que si je m'écoutais, je mangerais tout bio".

Fins de marché

Linda et Pauline sont loin d'être des cas isolés. Selon le Baromètre de la pauvreté 2018 du Secours Populaire Français, 27% des répondants rencontrent des difficultés financières pour consommer des fruits et légumes frais tous les jours. Pour Alexa, vendeuse au chômage et maman de deux enfants qu'elle élève seule, "accéder aux primeurs n'est pas facile". Mais plutôt que de se lamenter sur son sort, elle a trouvé une solution, et rangé son ego dans sa poche : "Je fais les fins de marché". Les commerçants lui donnent les invendus abîmés, des haricots, des abricots, des raisins, des pommes. A force, ils la connaissent et lui réservent parfois "de bons produits".

Aux premières loges pour constater les multiples carences alimentaires des personnes défavorisées, le monde associatif a parfaitement pris conscience de leur difficulté à accéder aux fruits et légumes frais. "Nous faisons notre possible pour que chaque repas - qu'il soit emporté pour être cuisiné au domicile, ou prêt à être consommé sur place pour les sans-abris - contiennent des fruits et légumes", explique Anne Meurice, bénévole des Restos du coeur. A l'instar de l'association fondée par Coluche, les Banques alimentaires, la Croix-Rouge, le Secours populaire français, Andes (réseau pionnier de 350 épiceries solidaires spécialisé) multiplient aussi les initiatives innovantes.

Ateliers cuisine

A Arcueil, au Sud-Est de Paris, l'épicerie solidaire L'Eclaircie, membre du réseau Andes, accueille sur rendez-vous des personnes orientées par les services sociaux des mairies. Comptoir, paniers rouges, caisse enregistreuse... Dans la petite pièce achalandée comme une supérette, se succèdent, en cet après-midi de septembre, des femmes équipées de grands sacs en plastique. Convoquée ce jour-là, Pauline remplit son caddie avec énergie. Outre les produits secs, le laitage et la lessive, elle fait le plein de nectarines, d'abricots, de concombres, de poivrons, de persil, de tomates. "Des fruits et légumes que je n'achète que rarement. Mes enfants vont être ravis, ils en raffolent", précise la mère de famille. Coût total de l'opération ? Cinq euros. Dans un commerce classique, elle en aurait déboursé dix fois plus. "Nos bénéficiaires reçoivent un droit d'entrée pour trois à six mois renouvelable une fois. Sur place, ils ne paient que 10% du prix du produit, parfois 20% suivant l'épicerie, explique la présidente des lieux, Catherine Gouzou. Avec les économies qu'ils réalisent, nous leur demandons de mener à bien un projet, cela peut être de payer ses factures, ses dettes ou de faire réparer sa voiture".

Les ONG le savent bien : proposer une aide alimentaire est insuffisant. Il faut l'accompagner d'ateliers cuisine. La raison est simple: "On peut proposer les plus beaux produits, si les personnes accueillies ne les connaissent pas ou ignorent comment les préparer, elles ne les prendront pas et cela nous restera sur les bras. D'autres n'ont tout simplement pas l'énergie de cuisiner quoi que ce soit, il faut leur redonner l'envie de préparer des petits plats avec des recettes sympas", constate Mélanie Maignan, de L'Eclaircie. Ici, c'est au rez-de-chaussée, juste en dessous de l'épicerie solidaire, que se déroulent les ateliers dans la cuisine dotée d'une conviviale table en bois clair. Françoise, la cinquantaine et les traits tirés, est passé "papoter" et siroter un café. Cette femme de ménage qui travaille quelques heures par semaine chez des particuliers a participé à plusieurs ateliers cuisine ces derniers temps. "J'ai appris à faire du flanc de carotte et du choux fleur en vinaigrette. L'ambiance est sympa et je pense à autre chose", admet cette maman de trois filles qui, avec son mari agent d'entretien, bataille pour honorer les remboursements d'un dossier de surendettement.

Jardins solidaires

Grâce aux banques alimentaires, certains retrouvent aussi un emploi. C'est le cas de Kenza. Ancienne chauffeuse de taxi, elle a dû s'arrêter de travailler il y a quelques années pour garder l'enfant qu'elle élève seule avec 850 euros par mois. Depuis peu, sa vie a changé: "J'ai décroché un contrat de sept mois dans l'atelier de transformation de fruits et légumes des banques alimentaires de ma région. C'est ma façon de rendre ce que j'ai reçu", s'enthousiasme-t-elle. Ici, dans cet atelier, elle fait partie de l'équipe chargée de la récupération des fruits et légumes non distribuables en l'état. "Nous produisons des sachets de légumes prêts à cuisiner, lavés et coupés, des compotes, des soupes, des jus de fruits, et les distribuons aux associations partenaires", ajoute-t-elle avec une fierté non dissimulée.

Pour venir en aide à un public en situation de précarité alimentaire, le Secours populaire français (SPF) développe aussi des jardins solidaires. "De nombreux acteurs s'impliquent activement dans nos sept jardins. Cela favorise un enrichissement mutuel. Les participants peuvent prendre des légumes en retour", se réjouit Houria Tareb, installée en Haute-Garonne. Mis gracieusement à disposition par un agriculteur local, le jardin solidaire de Montauban s'étend sur 3000 m². Outre les classiques tomates, poivrons, aubergines, haricots verts, citrouilles, on y trouve aussi des topinambours ou encore des blettes. "Je viens régulièrement donner un coup de main, et du coup, j'ai le droit d'emporter des légumes de notre production", explique Nathalie, une maman au chômage, fière de la récolte locale. "L'autre jour, on a cueilli une aubergine de 700g, et une tomate ananas d'1,5kg". De quoi lui assurer, au moins le temps d'un repas, un bon apport en vitamine C.