Francis Heaulme face au gendarme qui l'a traqué

L'ancien enquêteur Jean-François Abgrall a témoigné jeudi au procès du tueur en série. Un dernier rendez-vous judiciaire.
Croquis d'audience de Francis Heaulme lors de son procès en appel, le 4 décembre 2018 à Versailles afp.com/Benoit PEYRUCQ

C'est la dernière fois qu'ils se voient. La première, c'était en 1989. Le gendarme Jean-François Abgrall enquêtait alors sur le meurtre d'Aline Pérès, une aide-soignante de 49 ans, tuée près de Brest, et Francis Heaulme faisait figure de suspect. Près de trente ans plus tard, ce dernier se tient dans le box des accusés, aux assises de Versailles, pour le procès en appel d'un autre crime: le meurtre de deux enfants à Montigny-lès-Metz (Moselle). Et à la barre, le gendarme Abgrall vient raconter, encore une fois, son enquête. Elle a permis de retracer le parcours d'un des pires tueurs en série français.

Reconnu coupable de neuf autres homicides, Francis Heaulme continue de clamer son innocence pour celui-ci. Mâchoire proéminente, cheveux blanchis, chemise à rayures horizontales, l'accusé a l'air d'un grand-père taiseux. De temps en temps, il triture une chaîne autour de son cou, son bras gauche tremble mais aucune expression n'apparaît jamais sur son visage osseux. Ecoute-t-il vraiment ce que raconte le gendarme Abgrall, désormais enquêteur privé ?

Les étranges confidences de Heaulme

"Quand on utilise les méthodes traditionnelles et qu'on fait défiler nos questions, Heaulme se bloque. Mais quand on lui pose des questions ouvertes, il parle", décrit Abgrall, costume sombre, ton sobre. En 1992, alors qu'il vient relever ses empreintes, le limier recueille des confidences de Heaulme dont il ne saisit pas immédiatement le sens. De mémoire, il cite à la barre les propos de son suspect : "Un jour, c'était dans l'Est, je circule à vélo, à droite il y a un talus, au fond, des poubelles, un pont. Des enfants m'ont jeté des cailloux". En revenant quelques minutes plus tard, Heaulme aurait vu les corps des enfants. Une manière d'avouer, selon Jean-François Abgrall: à chaque fois qu'il est mis en cause, "Heaulme dit que ce n'est pas lui, qu'il a vu un autre agir".

Il faut attendre cinq ans, en 1997, pour que le lien soit tissé avec le meurtre sauvage en 1986 à Montigny-lès-Metz,de deux enfants de huit ans, Cyril Beining et Alexandre Beckrich, massacrés à coups de pierre. C'est le courrier de la collaboratrice d'un avocat qui aiguille Abgrall vers ce crime barbare. Le dossier ne pouvait pas apparaître dans ses fichiers puisqu'il était déjà jugé : un autre homme, habitant de Montigny, Patrick Dils, avait été reconnu coupable du double homicide.

Le gendarme malmené

Une fois le rapprochement établi, Abgrall couche sur un procès verbal le souvenir des confidences de Heaulme. Un PV trop tardif pour Liliane Glock, avocate du meurtrier: "ce PV n'est pas tolérable. Cinq ans et demi après, vous venez nous dire : il a fait ci il a fait ça !"

L'ancien gendarme se défend avec un calme à toute épreuve : "Je ne pouvais pas faire ce PV avant car je ne savais pas de quoi il [Francis Heaulme] parlait".

L'avocate le malmène de longues minutes, s'interroge sur sa démission de la gendarmerie en 2000. Interrogation reprise par son confrère de la défense, Alexandre Bouthier : "Pourquoi vous avez quitté la gendarmerie ? Vous étiez un héros de la gendarmerie. Vous auriez fait carrière. Est-ce parce que vos méthodes étaient critiquées ?" Réponse d'Abgrall, toujours stoïque :"On m'a proposé plein de postes. J'avais envie de changer."

"Montigny, ce n'est pas moi ! "

Au bout de deux heures, Abgrall se rassoit et le président de la cour donne la parole à Francis Heaulme. Ses réponses sont brèves, parfois décousues, son élocution pâteuse. Les questions du président fusent mais l'échange est difficile : s'est-il oui ou non confié sur le double meurtre de Montigny au gendarme Abgrall ? "Je lui ai parlé de Montigny mais je lui ai pas dit que j'avais découvert les corps." se défend-il. "Les propos que vous avez tenus concernaient bien Montigny ?" Réponse de Heaulme "Non". Le président : "Mais vous venez de le dire". Heaulme : "Mais tout le monde connait Montigny".

Quand le président met l'accusé face à ses contradictions, il se fige. Comme si on avait appuyé sur une touche "arrêt sur image". Sa main reste suspendue, seulement agitée par un tremblement persistant. Les mots d'Abgrall reviennent alors en mémoire : à questions fermées, réponses bloquées. "Me souviens plus", répète l'homme de 59 ans qui en paraît dix de plus. Soudain, il théorise comme pour montrer l'impossibilité du crime : "Montigny, ce n'est pas moi. Ils sont à deux [les enfants, ndr]: l'en tue un, l'autre se sauve ! " De discrets murmures d'effroi s'échappent du public.

"Répétez nous ce que vous avez précisément dit au gendarme Abgrall" relance l'avocat général. "Abgrall me tutoyait, détaille Heaulme. A un moment, je le tutoyais. Il me dit : c'est un accident, Francis.Tu dis que c'est toi, t'iras pas en prison." "Vous auriez dit tout ça pour faire plaisir à M. Abgrall ? s'interroge le magistrat.

- Pour qu'il me laisse tranquille. Il arrêtait pas ! "

Puis Heaulme reprend sommairement les arguments de son avocate : "Montigny, c'est un coup monté contre moi. On ne trouve pas de coupable, on me fout ça sur le dos." assène-t-il.

L'assassin s'égare, parle de harcèlement sans qu'on sache qui est visé. Depuis un banc de la salle, Abgrall sourit presque en écoutant encore celui qu'il appelle Francis, et ses dénégations. Il paraît lassé. Le verdict est prévu le 21 décembre.