En Charente, le sentier de la guerre

Un agriculteur charentais s'oppose depuis vingt ans, et près de 400 000 euros d'amendes, au passage d'un chemin de randonnée.
Une vue du chemin de la discorde. Une corde tendue en empêche l'accès. Thierry Laporte pour l'Express

La Haute-Charente est une région aux rivières chantantes, aux vallons boisés et aux prairies grasses ; un pays où s'épanouissent de superbes limousines à la robe amarante ; un terroir bucolique où tout urbain croit déceler un havre de paix et de sagesse épargné par les affres de la civilisation. Ce en quoi ledit urbain se berce totalement d'illusions.

Dans le charmant village de Manot, un conflit hallucinant oppose ainsi depuis des années la commune à l'un de ses administrés. L'objet du litige ? Le chemin rural n° 24 qu'un beau jour de 1999, la communauté de communes du Confolentais a jugé bon d'inscrire sur le "plan départemental d'itinéraires de promenade et de randonnée de la Charente". Ignorant un détail qui n'en est pas un : son passage au coeur de la propriété de Daniel Barrier, un agriculteur qui refuse obstinément de le libérer et l'a même, au fil du temps, hérissé de barrières et de barbelés. Lettres recommandées, huissiers, procès, amendes : l'affaire a fini par remonter jusqu'en Cour de cassation, qui a tranché en faveur de la municipalité. Mais rien n'y fait. Persuadé de la justesse de sa cause, Daniel Barrier continue de se battre coûte que coûte, au sens propre comme au sens figuré : à ce jour, il a déjà englouti dans la bataille près de... 400 000 euros.

Artpresse pour L'Express

A têtu, têtu et demi

Dans la vaste salle du conseil municipal qui lui tient lieu de bureau, à quelques mètres à peine de la cour d'école où jouent les enfants du village, Jean-Luc Dedieu, maire sans étiquette de Manot depuis 2008, avoue son incompréhension : "Le comportement actuel de Daniel Barrier est inexplicable, d'autant plus qu'au début, tout s'est bien passé. A la fin des années 1990, quand une délégation du conseil municipal est allée lui présenter le projet, il a simplement suggéré une légère modification du tracé, que nous avions d'ailleurs acceptée. Puis, quelques mois plus tard, il a changé brutalement de position et n'a plus rien voulu entendre."

Le village de Manot en Charente où l'affaire, qui n'est toujours pas résolue, a débuté il y a vingt ans. Thierry Laporte pour l'Express

Après quelques années de négociations infructueuses, la commune finit par engager une action en justice. Mauvaise pioche : en 2004, le tribunal de grande instance d'Angoulême donne raison à l'agriculteur. Selon les juges, la municipalité n'est pas en mesure de prouver que la voie lui appartient. Mais à têtu, têtu et demi. Les élus interjettent appel et retournent la situation. Le pourvoi en cassation déposé par l'agriculteur n'y fera rien. En 2005, il est débouté, définitivement cette fois.

Une nouvelle phase, dite des amendes, s'ouvre alors. "La première s'élevait à 20 euros par jour. En raison de la récidive, elle est passée à 80 euros, ce qui, multiplié par 365, aboutit à la coquette somme de 29 200 euros", précise Jean-François Changeur, le conseil qui assiste les élus depuis le début de l'affaire. Une somme que, chaque printemps, l'huissier vient réclamer à l'agriculteur et que celui-ci acquitte sans ciller. Au fil du temps, le cumul des astreintes a fini par atteindre des proportions démentielles. "Avec les frais de justice, j'en suis à plus de 380 000 euros", soupire l'intéressé.

Dans sa ferme sans apprêt du hameau de la Juricie, rattaché à la commune de Roumazières-Loubert, une localité voisine de Manot, Daniel Barrier reçoit dans une pièce dominée par une large table, qu'encadrent une armoire rustique et une horloge dépourvue d'aiguilles. Dans les alentours, on le présente volontiers comme "un ours", un "caractère renfermé", mais aussi comme un individu qui, d'ordinaire, ne fait jamais d'histoires. "C'est la première fois qu'il y a un souci avec lui", relève le maire de Roumazières, Jean-Michel Dufaud.

"Il y aura des motos et des quads"

Cheveux gris, allure svelte, yeux clairs : l'homme, qui a suivi des études supérieures de sciences naturelles, s'exprime avec aisance et détermination. Après avoir jaugé son interlocuteur, il expose longuement ses arguments, extrait soigneusement de ses dossiers pièces administratives, plans et jugements, et assène sa vérité : "Il n'y a pas plus de chemin communal dans ma propriété que de cathédrale !" On s'étonne, tout de même, de son acharnement : en quoi la création d'un modeste sentier peut-elle le gêner à ce point ? "D'abord, assure-t-il, il attirera des randonneurs, dont certains arriveront par car et effraieront mes bêtes. Et puis, il y aura aussi des motos et des quads." Mais il ne faut pas être grand clerc pour le deviner : le noeud du conflit se situe ailleurs. Ce que, très vite, reconnaît Daniel Barrier en baissant la voix : "Le vrai problème, en effet, ce n'est pas le sentier. Le vrai problème, c'est la carrière." Et l'affaire bascule tout à coup dans une autre dimension.

A tort ou à raison, l'agriculteur s'est forgé une conviction : derrière les élus se dissimulerait la très puissante entreprise locale, Terreal, un géant de la fabrication de tuiles installée précisément à Roumazières. "Elle cherche à racheter mon terrain pour étendre la carrière qu'elle possède à deux pas, assure-t-il. Et la mairie se sert du sentier comme d'un moyen de pression pour m'obliger à vendre." La preuve ? Une très officielle proposition d'achat que la société lui a adressée. "Je connaissais les expropriations d'intérêt public, mais là, il s'agit d'une expropriation d'intérêt privé !, lance-t-il avec un sens certain de la formule. Les élus du coin n'ont aucune envie de contrarier une société qui emploie plus de 400 salariés et leur assure de confortables rentrées fiscales". A l'entendre, ce ne serait donc pas seulement pour lui qu'il se bat avec tant d'abnégation, mais pour dénoncer une collusion contre-nature.

L'entreprise réfute totalement cette allégation. "Nous nous sommes en effet intéressés à la propriété de Monsieur Barrier. Mais ses terrains ne revêtent pour nous aucun caractère vital : nous étudions ce secteur de façon beaucoup plus large", indique-t-elle à L'Express. Même démenti de la part des édiles. "Cette accusation est parfaitement fantaisiste. Dans cette affaire, la commune de Manot cherche simplement à créer un sentier de randonnée et ne changerait pas de position si la société Terreal devait acquérir les terrains concernés", affirme Jean-Luc Dedieu.

Pas de quoi ébranler l'agriculteur. Au fil des ans, l'homme, qui vit seul, s'est muré dans un bloc de certitudes : non seulement il estime être dans son bon droit, mais il se dit aussi l'objet "d'écoutes", de "piratages", de "déconnexions intermittentes de sa liaison Internet". Des voisins, des amis, des membres de sa famille ont tenté de le raisonner. En vain. Aujourd'hui encore, Daniel Barrier s'étonne de "ne pas avoir été mieux défendu par ses avocats", du "parti-pris des géomètres" et du "lynchage médiatique" dont il serait l'objet.

Le maire et l'agriculteur sont cousins

Depuis queCharente Libre et Sud Ouest ont révélé l'affaire, celle-ci est devenue un sujet de plaisanterie dans le pays. Les uns s'esclaffent en rappelant que le père de l'éleveur, longtemps élu de Roumazières-Loubert, était notamment chargé de créer des sentiers de randonnée. Les autres se tordent en révélant, arbres généalogiques à l'appui, que l'actuel maire de Manot et l'inébranlable agriculteur sont... cousins au second degré ! Bien sûr, les deux familles se sont perdues de vue depuis belle lurette et ces liens du sang ne jouent aucun rôle dans la querelle, mais pourquoi manquer une occasion de s'amuser un peu ?

La ténacité de Daniel Barrier nourrit les plus folles hypothèses. Thierry Laporte pour l'Express

Et puis, sporadiquement, rejaillit la question qui taraude tous les esprits : où Daniel Barrier trouve-t-il l'argent pour régler ses faramineuses amendes ? Ses parents, de fait, ne roulaient pas sur l'or. Quant aux revenus des éleveurs de vaches limousines, ils ne rivalisent pas vraiment avec ceux des footballeurs du PSG. Alors ? Alors, on suppose, on suppute, on subodore. Certains rappellent que, pendant la Seconde guerre mondiale, la ligne de démarcation passait à proximité. "Quelques passeurs se faisaient payer et ont amassé un petit magot qu'ont dû trouver les Barrier", croit savoir l'un. "Son grand-père, proche des communistes, s'est arrangé pour obtenir une pension d'invalidité qui a arrondi les fins de mois de la famille pendant des années", avance un autre. "Balivernes ! balaie l'intéressé. La vérité est beaucoup plus simple. J'ai 57 ans, je travaille depuis trente-cinq ans, j'habite la maison que m'ont laissé mes parents, je ne dépense rien ou presque et j'ai su placer mes économies en Bourse. Voilà tout."

Quoi qu'il en soit, la commune de Manot, elle, a la délicieuse impression de cocher chaque année les six bons numéros du loto. Avec 576 habitants et un budget de fonctionnement d'à peine 600 000 euros, elle dispose en la personne de l'éleveur d'un bienfaiteur providentiel. "Grâce à lui, nous avons pu rénover la charpente de l'église et refaire à neuf le toit de la maison des associations", se félicite le maire. Qui sait ? Devant tant de prodigalité, le fameux sentier, s'il finit par voir le jour, sera peut-être baptisé du nom de Daniel Barrier...