Écriture inclusive: "Les inégalités sont entretenues par le langage"

Pour Raphaël Haddad, fondateur de l'agence Mots Clés et promoteur d'une langue inclusive, cette pratique permet de faire progresser l'égalité. Interview.
"Depuis l'adoption de l'écriture inclusive dans notre entreprise, le nombre de candidatures féminines a progressé de manière nette." (Photo d'illustration) DNY59/Istock

Raphaël Haddad est docteur en communication politique et publique et fondateur de l'agence Mots-Clés. Auteur d'un manuel sur l'écriture inclusive, le spécialiste estime que la langue est un levier pour lutter contre les inégalités entre femmes et hommes. Mais pour avoir des effets sur la société, cet ensemble d'outils doit être adopté par les entreprises et les institutions.

Vous travaillez sur l'écriture inclusive, notamment dans le cadre électoral. Quand avez-vous noté les premières occurrences dans le discours public?

Raphaël Haddad: Outre le fameux "travailleurs, travailleuses" d'Arlette Laguiller, la première occurrence que j'ai notée remonte à 2002, lors d'un discours de Robert Hue, alors candidat à la présidentielle, qui s'adresse à "celles et ceux qui vivent dans notre pays" ou encore à ses "concitoyens et concitoyennes". Au cours des dix années suivantes, l'idée s'est diffusée. Cependant, c'est vraiment en 2017 que le langage inclusif s'est banalisé dans le discours de meeting électoral, notamment au travers du dédoublement "toutes et tous" ou "celles et ceux". Il n'y a, il me semble, pas un seul candidat ou une seule candidate pour laquelle nous n'avons pas plusieurs occurrences. Ce n'est plus propre à une formation politique.

Avez-vous le sentiment que les gens sont plus réceptifs à cette question qu'avant?

Les débats sur la langue sont, on le voit, des débats passionnés et passionnants. Mais il y a une vraie prise de conscience que l'égalité, et surtout les inégalités, sont entretenues et véhiculées par le langage et plus précisément par ce qu'on appelle les usages langagiers. De nombreuses institutions et entreprises cherchent à s'en dépêtrer car cela a pour incidence l'invisibilité des femmes dans le discours et par là dans la société.

Vous avez mis en place l'écriture inclusive au sein de votre agence depuis un peu plus d'un an. Constatez-vous des changements concrets?

Depuis l'adoption de l'écriture inclusive dans notre entreprise, le nombre de candidatures féminines a progressé de manière nette. C'est un phénomène courant dans toutes les organisations qui adoptent l'écriture inclusive. C'est pourquoi les écoles ou les filières, notamment scientifiques, qui manquent de profils féminins s'y intéressent. C'est un levier efficace pour féminiser les effectifs, comme l'a fait Olivier Faron, le directeur de l'école d'ingénieurs du Cnam, devenue école d'ingénieur·e·s du Cnam.

Au-delà de ce point, la pratique d'une langue inclusive a des effets sur tout le reste, en matière d'égalité, car elle est un mécanisme de déconstruction des phénomènes producteurs d'inégalités. Carrières bloquées, différence des temps de parole, différences de salaires... Les inégalités entre femmes et hommes sont pour partie le fruit de phénomènes individuels, conscients et discriminatoires. Mais elles sont aussi, et pour l'essentiel, des phénomènes inconscients, collectifs et informels, dont le véhicule est le langage. Il faut donc aussi intervenir sur cette dimension, si l'on veut faire progresser l'égalité.

Comment l'écriture inclusive est-elle arrivée dans le débat public?

Il faut reconnaître au Haut Conseil à l'Égalité (HCE) son mérite et son rôle [en 2015, le HCE a publié le premier guide à l'attention des administrations]. Son travail a été énorme ces dernières années: 50 institutions de premier plan et la quasi-totalité des ministères, y compris le ministère de l'Éducation nationale, ont signé la convention d'engagement pour une communication publique sans stéréotype de sexe [qui préconise notamment l'écriture inclusive]. C'est un travail prodigieux!

Ce que le HCE, Éliane Viennot, plusieurs médias et bien d'autres ont réalisé pour légitimer ces pratiques commencent à avoir une application concrète dans les ministères, à l'Assemblée nationale, à l'ENA et dans les collectivités territoriales. Nombre d'institutions ressentent le besoin d'être accompagnées pour conduire ce changement de manière soutenable et homogène; c'est ce que nous faisons.

Suppression des stéréotypes de genre, féminisation des métiers et fonctions, utilisation des épicènes: tout cela est de plus en plus banal. Vous préconisez d'aller plus loin. Comment?

Mon souci est de placer le curseur entre ce qui sera acceptable ou soutenable institutionnellement et ce qui ne le sera pas. C'est notamment pour cela que nous parlons de "conventions" d'écriture inclusive et pas de "règles" alternatives, par exemple.

L'égalité est une question institutionnelle et collective. Aucune institution ne pourra décider d'appliquer seule dans son coin une forme d'écriture inclusive. Nous devons donc trouver des conventions qui s'affranchissent le moins possible des normes orthographiques, syntaxiques et grammaticales -même si je n'ignore rien de l'injustice de ces normes- tout en plaidant pour les faire changer. Par exemple, rien n'empêche de rechercher des reformulations épicènes (se dit d'un nom qui correspond aux deux genres) ou des doubles flexions pour chaque masculin générique[exemple: "celles et ceux" au lieu de "ceux"], rien n'empêche de mobiliser la forme féminine de noms de métiers.

L'écriture inclusive pourrait-elle un jour devenir la norme?

L'écriture inclusive n'est pas la prochaine révolution, elle est déjà là et change déjà des choses! Le fait que des entreprises, des institutions, des médias, des universitaires -toutes celles et ceux qu'on appelle les producteurs et productrices de normes dans la société- utilisent l'écriture inclusive montre que nous y sommes déjà.