Dans la foule hétéroclite des casseurs

Ultra gauche, ultra droite, manifestants exaspérés, pilleurs: le mouvement des gilets jaunes est gangrené par les extrémistes.
Une voiture brûle pendant la manifestation des gilets jaunes près des Champs-Elysées, le 1er décembre 2018 à Paris. afp.com/Alain JOCARD

Des visages en grande partie masqués par des lunettes de ski et des masques de chantiers, les têtes recouvertes de bonnets et de capuches. A la main, des pavés, des boulons, des barres de fer, des marteaux, des lance-pierres et des armes par destination de toute sorte. Même des cocktails molotov. A Paris, samedi, ce sont des groupes hétéroclites mais déterminés, gilets jaunes sur le dos, qui s'en sont pris tout au long de la journée aux forces de l'ordre et ont dégradé magasins, voitures et monuments nationaux comme l'Arc de Triomphe.

Heurts entre "gilets jaunes" et les forces de police, le 1er décembre 2018 sur les Champs-Elysées, à Paris afp.com/Lucas BARIOULET

Une violence orchestrée par les ultras, de gauche comme de droite ? La réalité est bien plus nuancée. "Le problème, c'est que les ultras emmènent dans leur sillage des gilets jaunes lambda surexcités par l'atmosphère. Et là, c'est encore plus difficile à gérer", souffle un policier.

Le profil des très nombreux interpellés permet en effet de dessiner un premier tableau des casseurs, présumés plus proche du père de famille habitant en région que du militant structuré. A Paris, sur les 363 personnes placées en garde à vue, dont 32 mineurs, on retrouve "beaucoup d'hommes majeurs âgés de 30 à 40 ans venant de province, avec une situation sociale établie", a précisé dimanche soir le nouveau procureur de la République de Paris, Rémy Heitz qui a dû faire face à un nombre de gardes à vue "record". "La majorité (des interpellés) sont des gilets jaunes qui se sont transformés en casseurs", a estimé ce lundi matin sur RTL le secrétaire d'Etat Laurent Nuñez.

Du GUD aux Black blocs, les ultras dans Paris

Les membres de l'ultra gauche et de l'ultra droite sont "très minoritaires parmi les interpellés". "Mais ils étaient bien présents dans les manifestations", résume une source proche des services de renseignement. A Paris, l'ultra droite a été aperçue tôt samedi avant de se disperser. Libération a ainsi identifié Yvan Benedetti, ancien leader de L'Oeuvre française, organisation ultranationaliste (dissoute en 2013), ainsi que des graffitis du GUD, le syndicat étudiant d'extrême droite. Les groupuscules Action française et Bastion social avaient eux-mêmes annoncé la la venue de leurs troupes parmi les manifestants. "Ils étaient sur place mais n'ont pas joué un rôle majeur", reconnaît une source ministérielle.

Le spectre de l'ultra droite agité lors de la précédente manifestation agace jusqu'à certains membres des forces de l'ordre. "Il faut arrêter. Ce n'est pas du tout ce que l'on a pu voir sur le terrain. Les pros de la casse samedi, c'était des black blocs et, que je sache, ils sont plutôt d'extrême gauche", s'énerve un CRS mobilisé samedi sur les Champs. Il reconnaît cependant la présence "de petits groupes de royalistes ici ou là" et de "membres de l'ultra droite". "En face, nous avions les mêmes que sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes", abonde un gradé. "L'action Anti-Fasciste Paris Banlieue (AFA) avait clairement appelé à rejoindre les gilets jaunes sur les Champs-Elysées", relate à L'Express un ancien policier spécialisé sur les mouvements d'ultra-gauche. "Elle était accompagnée du Comité pour Adama, ce qui démontre qu'il y avait aussi des gens de banlieue."

Guérilla urbaine et pillage

"Ils évoluaient par petits groupes mobiles face à des compagnies de CRS très lourdes à manoeuvrer. Le danger venait de partout, c'était de la guérilla urbaine, des alliances de circonstances. A la base, ils étaient là pour des raisons différentes, mais se sont agrégés pour la casse", explique un policier qui a tiré samedi avec sa compagnie de CRS quelque 500 grenades.

Ecoutez Anne Rosencher expliquer qu'il y "a de tout parmi les gilets jaunes" (sur SoundCloud).

"Les ultras sont véloces et plus habitués à ce type d'affrontements. Ils savent comment faire monter la pression avant de se retirer dès que les forces de l'ordre répliquent. C'est ce qui explique peut être en partie qu'ils soient peu représentés chez les interpellés", estime une source proche du dossier.

En fin de journée, samedi, une dernière catégorie d'individus est venue prendre possession des lieux : des pilleurs "d'opportunité", principalement des jeunes venus d'Ile-de-France, selon le procureur de Paris. Un scénario qui s'est répété également hors de Paris, relève un haut gradé.

Des groupes cagoulés et alcoolisés

Dans le sud-est et le sud-ouest de la France, à la tombée de la nuit, des "jeunes des cités sensibles", des individus de l'ultra gauche mais aussi des "gens du voyage sédentarisés" sont venus participer à des actions violentes, aux côtés de gilets jaunes "blasés" voire "alcoolisés" qui se sont joints au mouvement.

A Toulouse (Haute-Garonne), les policiers ont eu affaire à des "figures habituelles de l'ultra gauche", celles déjà croisées à Sivens (Tarn), ou lors des mobilisations contre la loi Travail, lançant boules de pétanques et pierres, montant des barricades en pleine ville, du "jamais vu". Selon une source judiciaire, parmi les 16 gardés à vue de la Ville Rose, se trouvent sept mineurs âgés d'une quinzaine d'années sans antécédents judiciaires. Un individu fiché S, pour son appartenance à l'extrême gauche, fait par ailleurs partie des gardés à vue majeurs, ainsi qu'un second individu qui se revendique de la même mouvance.

A 150 kilomètres de là, à Narbonne (Aude), les locaux du peloton autoroutier et un péage ont été incendiés, la commissaire divisionnaire de police de la ville a été ciblée par les manifestants, son véhicule brûlé. "Les agissements ont été perpétrés par des individus cagoulés et alcoolisés en nombre beaucoup trop important pour que les forces de l'ordre puissent les empêcher d'agir", note une source judiciaire. Face à une foule violente de 150 personnes, la poignée de gendarmes qui n'avaient plus à leur disposition que des armes de poing ont dû opérer un repli stratégique. Les cinq jeunes interpellés sont tout juste majeurs, "plutôt originaires de villages viticoles", affirme un policier.

"Insurgés" d'un nouveau type

A Bordeaux, une autre source policière rapporte que 150 à 200 individus, d'extrême gauche et d'extrême droite, ont fait front commun, pour tenter d'entrer en force dans l'hôtel de ville : "Nos collègues ont reçu des salves de boules de pétanque, de balles remplies d'aérosol enflammé, et même des panneaux arrachés", rapporte un policier. Parmi ces "insurgés" d'un nouveau type, on relève la présence de jeunes gens au chômage ou en situation d'emploi précaire, dont certains disent : "On n'a plus rien à perdre..."

Au Puy-en-Velay (Haute-Loire), près d'un millier de manifestants ont rapidement débordé le maigre déploiement policier présent au départ. "Il y a dans les environs, notamment en zone rurale, une forte mouvance d'ultra gauche, prête à en découdre, indique une source policière. Les casseurs ont incendié une aile de la préfecture et des locaux attenants. L'incendie a pu être circonscrit. Mais quinze policiers ont été blessés, dont deux sérieusement."

Cette liste non exhaustive de violences en région est la preuve que Paris est loin d'être la seule cible des casseurs. Si le nombre de personnes mobilisées à travers la France est en baisse semaine après semaine, les spécialistes notent une forte radicalisation de "ceux qui restent", décrits par une source bien informée comme les "plus décidés". De quoi inquiéter sérieusement les services dans la perspective d'une nouvelle journée de mobilisation samedi prochain.