#BalanceTonPorc, un slogan usé jusqu'à la corde?

Dépôt de la marque, détournements, le hashtag #BalanceTonPorc a déjà connu mille vies. Pour le meilleur et pour le pire.
Rassemblement contre les violences faites aux femmes, à Marseille, en 2017. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Il y a un an, des dizaines de milliers de femmes révélaient le harcèlement et les agressions sexuelles dont elles étaient victimes grâce au hashtag désormais connu de toutes et tous : #BalanceTonPorc. Partant du principe que des femmes ordinaires pouvaient avoir connu "un Harvey Weinstein" - du nom du producteur accusé de viol et de harcèlement sexuel par de nombreuses actrices internationales - Sandra Muller, invitait les internautes à témoigner. "Toi aussi raconte en donnant le nom et les détails d'un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot", tweetait-elle, sans avoir conscience de l'allumette qu'elle venait de craquer. Ni de l'incendie qui suivrait.

Aujourd'hui, cette professionnelle des médias se réjouit de l'impact du hashtag. Même si celui-ci lui a échappé. Et dans tous les sens du terme. Elle est d'abord poursuivie en diffamation par Eric Brion, ancien directeur général de la chaîne Equidia, qu'elle a accusé publiquement sur Twitter d'être "son porc".

Ce mot d'ordre lui a échappé également car quelques heures seulement après son lancement, il était déjà détourné sur le ton de l'humour - pas toujours du meilleur goût - ou récupéré par des militants au discours totalement opposé à celui de son instigatrice...

Faire de l'argent sur les porcs

Avant même qu'elle prenne la pleine mesure du phénomène qu'elle venait d'initier, une page Facebook est lancée. "Son créateur me proposait de fonder une association. Je lui ai dit : 'c'est sympa mais vous auriez pu me prévenir avant'. Pour lui, le nom relevait du domaine public." Dès début novembre, c'est au tour d'une certaine Héloïse Nahmani de déposer la marque à l'Inpi - encore une fois, sans demander l'avis de la première concernée, assure Sandra Muller, également auteure de #BalanceTonPorc (sortie le 31 octobre). "Elle disait vouloir en faire quelque chose, sans savoir exactement quoi. Elle avait cependant pris le soin de de cocher toutes les cases commerciales, dont du lubrifiant."

En février, après plusieurs mois de bataille, Héloïse Nahmani accepte de céder la marque à Sandra Muller. Mais entre-temps, ce sont les noms de domaines qui lui filent entre les doigts. "Je ne sais pas ce que ces sites font des données numériques des internautes, s'inquiète-t-elle. Je me dis que j'aurai dû prendre des précautions. Mais j'essaie de les récupérer." Cependant, sur Balancetonporc.com, rares sont les utilisatrices à se créer un compte, et donc à divulguer leur adresse e-mail, puisque la publication de témoignages et de commentaires peut se faire de façon anonyme.

La bataille pour reprendre la main sur BalanceTonPorc est en cours, mais celle contre ses détournements est, elle, perdue d'avance. Pour #BalanceTonPédo, elle a été consultée et a approuvé car "le nom fonctionnait bien pour la cause". Mais pour le reste, il n'en est rien. "Je trouve ça facile. C'est un peu de la récupération", peste-t-elle. Entre Balance ton post, la nouvelle émission de Cyril Hanouna, Balance ta clope, le site promotionnel d'une coach de vie, et Balance ta voiture, le slogan d'une entreprise de rachat d'automobiles, la réutilisation commerciale va bon train. Sandra Muller s'énerve : "Si quelqu'un doit avoir une démarche commerciale, c'est moi. Pas pour m'enrichir, mais parce que je pourrais être condamnée à verser 140 000 euros si je perds mon procès en diffamation."

Elle le sait, à l'instar du #JeSuis de #JeSuisCharlie, si les détournements sont aussi nombreux, c'est que le nom a bien été choisi. Mais elle rappelle : "Au départ, il s'agissait d'une démarche collective, philanthrope. Donc si le but est de faire de l'audience ou du commerce, voire pour servir des responsables politiques, c'est dérangeant. Après, si c'est pour défendre des causes..."

Un outil de mobilisation

Avec #BalanceTonEhpad, puis #BalanceTonHosto, des soignants précaires ont dénoncé leurs conditions de travail et celles de leurs patients. Dans la même veine, toujours avec ce même objectif de faire paraître au grand jour une injustice, #BalanceTonRaciste - le nom est assez équivoque - a également tenté de s'imposer sur la toile. Ces succès ont convaincu Angelo Foley de se lancer il y a quelques semaines, avec #BalanceTaPeur, un compte Instagram, disons gentillet, via lequel les internautes peuvent poster leurs plus grandes angoisses. "C'est un moyen de dépasser la dénonciation, d'aller au-delà, de se concentrer sur ce qu'on veut plutôt que ce qu'on ne veut pas", explique ce coach de vie de 33 ans, public de longue date de ces "mouvements d'expression" sur les réseaux sociaux.

Pourquoi ce nom ? Il lui serait venu "comme ça" après une longue réflexion, tout en étant "un clin d'oeil" au hashtag-mère. "Il y a aussi l'idée que 'balancer', c'est 'sortir de soi', 'lâcher', tout en montrant que l'on peut tous être vulnérable." Malgré ce choix, Angelo Foley juge durement les autres initiatives reprenant le fameux gimmick. "Derrière tous les 'Balance', ce qui me dérange, c'est le combat. Je trouve confortable de dénoncer derrière son téléphone. Il faut avoir un objectif constructif, sinon c'est malsain et hypocrite."

Un avis aux antipodes de celui de Céline Piques, porte-parole d'Osez le féminisme : "Tant mieux si certains parviennent à rassembler autour d'un hashtag, même si ça n'a rien à voir avec le sexisme, estime la militante féministe. C'est un outil et plein d'autres causes méritent leur hashtag." Sauf que, dans le cas présent, la chose n'est pas si simple...

#BalanceTonDétracteur

Dès ses premières heures d'existence, #BalanceTonPorc avait fait un petit. #BalanceTaTruie se voulait alors un pendant masculin de la problématique. Un "espace nécessaire", selon Sandra Muller, pour que les hommes "balancent" également leurs agressions sexuelles. Elle invite alors les gens à s'y joindre, avant que le hashtag devienne une vaste blague dont l'objectif est de se moquer des dénonciatrices. "Ce n'était pas méchant, insiste-t-elle. Mais ça faisait vraiment troisième mi-temps."

La porte est définitivement ouverte aux détracteurs, notamment masculinistes, qui réitèrent au cours de l'été avec #BalanceTaPouffe, un hashtag lancé par un membre de la communauté MGTOW, pour "Men Going Their Own Way" ("Les hommes suivants leur propre voie"), foncièrement misogyne et antiféministe. "Ils voulaient montrer une symétrie entre hommes et femmes dans ce type d'affaires, et donc nier le caractère sexiste des violences sexuelles. Mais ça ne tient pas la route si on regarde les statistiques [85% des plaintes sont déposées par des femmes et 99% des condamnés sont des hommes, selon le ministère de la Justice].", rappelle Céline Piques.

Même désarroi du côté d'Anaïs Bourdet, créatrice de Paye Ta Shnek, dont le Tumblr a plusieurs fois été décliné avec son accord pour dénoncer le sexisme. Avant de connaître ce qu'elle estime être une récupération commerciale, apparue il y a quelques jours seulement : #PayeTonAttente, créé par la banque en ligne ING Direct. "Vais-je être rémunérée, du coup ?" ironise-t-elle. Evidemment, Paye Ta Shnek a également eu droit à sa version masculiniste. "Les créateurs considèrent que le vrai sexisme est celui des femmes contre les hommes, et non l'inverse", se désole la jeune graphiste, consciente de la "volonté de nuire" de ses détracteurs. "On ne peut même pas les signaler, car les réseaux sociaux sont mal modérés, alors même que leur objectif est de vider nos opérations de leur sens."

Sandra Muller, elle, ne s'inquiète pas de l'avenir de son hashtag-slogan : "#BalanceTonPorc restera dans l'histoire - il est aujourd'hui présent dans 85 pays. Toutes ces déclinaisons disparaissent après quelques semaines, voire quelques jours seulement." Anaïs Bourdet abonde : "#BalanceTonPorc et #MeToo ont suffisamment marqué les esprits pour malgré tout durer."