Macron: périple mémoriel ou périple victimaire?

Michel Messu, sociologue et auteur de "L'ère de la victimisation", tire un premier bilan du voyage mémoriel du président.
Emmanuel Macron au mémorial de la bataille de Morhange, le 5 novembre 2018. P. WOJAZER/REUTERS

Professeur de sociologie à l'Université de Nantes, membre de PHILéPOL (Université Paris-Descartes), professeur invité à l'INRS - Urbanisation, culture et société, Montréal (Québec - Canada), Michel Messu est l'auteur de plusieurs ouvrages de sociologie et d'ethnologie (1). Il a suivi de près les gestes mémoriels du président Macron depuis le début de la semaine dernière. Décryptage.

Le Président Emmanuel Macron a parcouru la campagne en quête des traces laissées par le premier conflit mondial sur la société française. La dette historique de la France à l'endroit des "poilus" tombés, massacrés, blessés ou à jamais traumatisés, aura été immense et grosse des orientations futures de la politique nationale tant intérieure qu'extérieure. Cela a été rappelé et largement commenté par tous ceux qui ont été amenés à se prononcer sur l'événement.

Mais il est une "dette", ou pour le moins une conséquence dérivée, qui n'a pas été retenue et qui pourtant configure largement le rapport politique qu'entretiennent entre eux les citoyens français. C'est ce que, dans mon dernier ouvrage, j'ai nommé l'ère de la victimisation, c'est-à-dire l'instauration d'une nouvelle compréhension de l'espace politique faite tout à la fois d'une compassion, jusqu'alors inconnue, à l'endroit des victimes de toutes sortes et d'une concurrence entre elles. Ce qui réclame bien sûr de la puissance publique de nouvelles formes de régulation des conflits.

Le poilu, figure de la victime exemplaire

D'autant que cette dernière doit se réaliser aussi bien au nom de l'universalité de la justice que de la singularité de la cause victimaire. La "victime" est ainsi en passe de devenir l'objet d'un nouveau grand récit social qui rebat radicalement les positions des acteurs sociaux, quels qu'ils soient, et repense le conflit social autrement qu'en termes belliqueux (lutte des classes, renversement du pouvoir, confiscation des biens, etc.)

Or, ce nouveau grand récit victimaire a probablement trouvé son origine dans la célébration de l'héroïsme des "poilus" de la Première Guerre mondiale. En effet, ceux que les pouvoirs publics de l'époque ont voulu honorer, ceux dont les associations d'anciens combattants, de veuves de guerre et autres "gueules cassées" ont cherché à préserver la mémoire, ceux que les monuments aux morts qui seront érigés jusque dans le moindre hameau de nos provinces entendaient glorifier pour toujours - tous ceux-là ont finalement pris la figure de la victime exemplaire, incommensurable, en quelque sorte "absolue". Figure de la victime expiatoire proclamant à la face du monde que ce ne pouvait être là que la "der-des-der".

Elle oscillera cependant entre la promesse d'un ordre nouveau, un temps incarné par le SDN, et le renouvellement de l'ordre ancien gonflé de nationalisme chauviniste. Mais dans les deux cas, la figure du héros et celle de la victime s'étaient rejointes et allaient se brouiller. La victime accédait ainsi à un nouveau statut symbolique, à un nouvel être social et politique : elle participait de l'imaginaire prospectif de l'ordre des choses à venir.

Un statut qu'on revendique désormais

D'autres, tout aussi incommensurables et "absolues", rejoindront les victimes de la Première Guerre mondiale et bientôt un droit des victimes, des réparations pour les victimes, des reconnaissances diverses à leur endroit, une place dans les prétoires ou au sein de l'organisation administrative, et même des disciplines scientifiques, vont voir le jour et installer la victime au coeur des rapports sociaux. Désormais elle est omniprésente, y compris dans nos têtes, et sert à fabriquer bien des identités.

"Être une victime" n'est plus ce que l'on doit cacher, on peut, on doit, le revendiquer pour soi et pour ceux qu'on y associe afin d'obtenir la reconnaissance, voire la réparation, de la société que l'on tient, en dernière instance, pour responsable du fait victimaire. La logique de victimisation politise ainsi tous les rapports sociaux tout en rabattant le conflit politique sur le juste ou le judicieux traitement de la victime.

En se rendant sur les terres où l'histoire a produit en grand nombre des victimes, le Président de la République a aussi foulé le terreau symbolique sur lequel s'édifie la société contemporaine : la victimisation tous azimuts des causes politiques et sociales, collectives comme individuelles. C'est sûrement avec cette logique de victimisation qu'il devra compter dans tous ses gestes politiques, présents et à venir.

(1)L'ère de la victimisation, Michel Messu, Éditions de l'Aube, 2018. 224p. 20€