Macron à l'heure des révisions

Emmanuel Macron est confronté à une épreuve qui le contraint au changement. A commencer par sa méthode.
Emmanuel Macron, ici le 25 novembre 2018 à Bruxelles, doit présenter le 27 novembre son "pacte social de la transition écologique". afp.com/Philippe LOPEZ

La révolte des gilets jaunes sonne l'heure des révisions pour Emmanuel Macron. D'abord, parce que cette colère, s'il l'a bien sentie durant sa campagne, il a cru qu'il allait en venir à bout et réconcilier les élites et les citoyens. Ce n'est pas le cas. "Le phénomène qui a conduit à son élection était tellement extraordinaire qu'il a pensé que cela pourrait continuer", analyse un ministre. Ensuite, parce qu'elle l'oblige à regarder en face certains de ses dogmes fondateurs. En particulier celui du président omniresponsable, affrontant tout, tout seul, dans un rapport direct avec les Français.

Deux hommes lui disent le contraire aujourd'hui. Jean-Marc Borello, un proche, un compagnon de route et Laurent Berger. Le 17 novembre, le secrétaire général de la CFDT propose ses services pour sortir de la crise. Il est accueilli en sauveur par la Macronie, ce qui en dit long sur le désarroi de ceux qui gouvernent.

Une haine anti-élites

Berger est pourtant dans le même bateau que Macron, et l'ensemble de la classe politique, associé pour le pire dans une haine anti-élites où tout ce qui est responsable est coupable. Le patron du syndicat réformiste est bien conscient des fractures du pays. Il lui arrive de confier que, suivant les territoires où il se déplace, il a l'impression de ne pas être dans le même pays. Et pas dans la même CFDT. Dans l'Est, les gens sont à cran. Dans l'Ouest, il y a moins de problèmes, et plus de temps pour réfléchir.

Lui, il réfléchit et il tend la main. Ou plutôt la joue, car il est un peu maso, ce syndicaliste réformiste. Il ne cesse de se plaindre du mauvais traitement infligé par le chef de l'Etat depuis son élection, qui délaisse les syndicats, en particulier le sien. Il ne cesse de répéter que le gouvernement ne peut pas mettre tout le monde en mouvement sans les corps intermédiaires. Il avertit, même, le 19 décembre 2017, lors d'une conférence de presse : "Si on fait sans nous, faudra pas nous demander de jouer les pompiers."

La peur des extrêmes

Mais quand on a un tempérament de pompier, on se jette au feu. Dans les veines de Laurent Berger coule cette conviction très forte du syndicat d'Edmond Maire, de Nicole Notat et de François Chérèque : à la CFDT, on est responsable, on ne fuit pas le pouvoir, on l'exerce. Ajoutons que le cédétiste est taraudé par la peur de la montée des extrêmes. Deux raisons qui le poussent à dépasser ses agacements, dont celui de n'avoir pas été sollicité pour la définition des premières mesures d'accompagnement de la hausse des taxes sur le carburant.

Le samedi 17 novembre, il échange donc des textos avec le président. Puis formule sa proposition sur Twitter. "J'appelle Emmanuel Macron et Edouard Philippe à réunir très rapidement les syndicats, les organisations patronales, les associations pour construire un pacte social de la conversion écologique."

Un syndicaliste qui appelle à se mettre autour d'une table et à discuter. C'est ça que veulent les gilets jaunes ? Non, bien sûr, ils s'en foutent de la CFDT, des pactes écologiques et des tables. Et c'est ce que dit (en substance) Edouard Philippe, le lendemain sur France 2.

Un Premier ministre trop raide

Dans la Macronie, les propos de l'ancien maire LR du Havre passent mal. Il a encore frappé, ce juppéiste jusqu'au bout des bottes, raide et techno ! Tout ce que les macronistes de gauche détestent, comme si le Premier ministre leur tendait un miroir dans lequel ils n'ont pas envie de se regarder. La réforme, la réforme au pas de charge, le maintien du cap et la fermeté sont pourtant les marques de fabrique du quinquennat.

Déjà, beaucoup n'ont pas digéré le coup des chaudières : le 14 novembre, sur RTL, Edouard Philippe propose une aide pour inciter les Français à en changer. L'affaire n'échappe pas à Marine Le Pen : "On a des gens qui n'arrivent pas à faire le plein, et le pouvoir leur dit : dans ce cas, on va vous aider à changer de voiture. Ah oui, et aussi de chaudière. Il y a une absence absolue d'empathie", confie-t-elle à L'Express. Sur ce point, nombre d'élus ou de responsables de la majorité ne sont pas en désaccord avec la présidente du Rassemblement national.

"Entre bienveillance et neutralité"

Le principal intéressé comprend qu'on ne le comprend pas. Le lundi 19 novembre, le Premier ministre contacte la CFDT et d'autres organisations syndicales, patronales, associatives. Le lendemain, lors de la réunion du groupe LREM à l'Assemblée nationale, il évoque une "discussion territorialisée". Le 22 novembre, l'idée de définir un pacte pour rendre la transition écologique acceptable est officiellement validée par l'Elysée. "Autant sur la réforme de la SNCF nous avions le soutien de l'opinion, nous n'étions pas en 1995 et nous avons eu raison de tenir bon, autant cette fois les Français oscillent entre bienveillance et neutralité", analyse un proche de Macron. Et ça change tout. Après une première année où il a pu mener sa "transformation" tambour battant, Macron se heurte à l'opposition, la vraie, celle de la société civile.

C'est à elle qu'il doit s'adresser et, dans ce difficile exercice, les intermédiaires ne sont pas inutiles. Laurent Berger apporte la possibilité d'une issue de secours. Contraignant Emmanuel Macron à réviser sa distance calculée avec les syndicats. Durant la campagne, le candidat avait théorisé l'incapacité des corps intermédiaires à nouer des compromis à la hauteur des besoins sur les grands sujets nationaux, comme l'assurance-chômage, la formation professionnelle, les retraites, etc. Il voulait cantonner les partenaires sociaux à la négociation d'entreprise ou de branche, et c'est le sens des ordonnances sur le droit du travail.

Les déceptions de la CFDT

La CFDT est d'autant plus chagrine que Macron est tout à fait son genre : "Les sympathisants de notre syndicat ont voté pour lui dès le premier tour parce qu'il était celui qui se rapprochait le plus de la social-démocratie à laquelle nous aspirons et qu'il défendait l'Europe", explique un responsable du syndicat.

A l'usage, la confédération estime que le compte n'y est pas : les syndicats sont écoutés, mais pas assez entendus, la pratique du pouvoir est trop jacobine, la vision de l'Europe trop comptable, estime-t-elle. Quand le chef de l'Etat conseille à un jeune homme de traverser la rue pour trouver un boulot de serveur, c'est le syndicat hôtellerie de la CFDT qui s'en émeut le premier : non, les salariés de ce secteur ne font pas un travail non qualifié !

Ajoutons un désappointement personnel : Laurent Berger a perdu la place de partenaire privilégié qu'il occupait auprès de François Hollande. L'ex-chef de l'Etat le consultait très régulièrement. "Cette situation n'était pas saine, affirme un proche du président, et si Hollande ménageait les syndicats, cela n'allait pas tellement plus loin que les photos sur le perron de l'Elysée."

"Ensemble, on va plus loin"

Aujourd'hui, à l'Elysée, à Matignon, dans les ministères, on ne cesse de citer les nombreuses consultations autour de chaque projet, ordonnances sur le droit du travail, SNCF, assurance-chômage, retraites, Parcours sup. Et l'apport des syndicats pour chacun d'entre eux. Pourtant, l'Elysée diffuse toujours la même musique. "Dans un monde où il y a un fractionnement de la population active, il faut déconcentrer le dialogue, et le besoin de protection n'a plus besoin d'être différencié selon le statut. La vocation des syndicats, c'est d'agir au niveau de l'entreprise", dit un conseiller du président. La faiblesse, la division, les échecs passés des syndicats pouvaient justifier cette analyse. La violence de l'exercice du pouvoir oblige à des révisions radicales. "Seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin", répètent à l'envi les macronistes. Leur chef doit désormais mettre en musique ces paroles.