Les rendez-vous présidentiels de Charleville-Mézières

Les chefs de l'Etat s'y succèdent. Emmanuel Macron y tient même son Conseil des ministres ce 7 novembre. Pourquoi?
François Hollande parlant avec les employés de l'usine PSA de Charleville-Mézières, le 19 janvier 2017. afp.com/FRANCOIS NASCIMBENI

Il fait froid, il fait nuit, le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle. Nous sommes le samedi 29 janvier 2005, Nicolas Sarkozy atterrit non pas chez Baudelaire, mais dans la ville de Rimbaud, à Charleville-Mézières (Ardennes). Le futur candidat à l'élection présidentielle, qui n'est alors plus ministre, a passé deux nuits dans la région Nord-Pas-de-Calais, pour son premier déplacement d'immersion. Il y a même fêté ses 50 ans. Vêtu de son manteau bleu en cachemire acheté à New York "un dimanche après-midi, car, là-bas, les magasins sont ouverts", il serre les poings. Il serait volontiers rentré directement à son domicile, lui qui n'aime pas dormir loin de Paris. Alors, pourquoi ce détour pour un repas dansant de l'UMP ? "J'en fais un test de ma volonté." L'ardeur des Ardennes : après trois quarts d'heure de discours, l'opération est réussie, et Sarkozy remonte dans son avion, convaincu de sa motivation à toute épreuve. Il pourrait se prendre pour le général MacArthur : "Je reviendrai." Il est déjà venu à deux reprises, il reviendra.

De cette ville, Emmanuel Macron, lui, ne connaît pas grand-chose, si ce n'est son maire. Natif des lieux, Boris Ravignon (LR), de deux ans son aîné, fut son "ancien" à l'Inspection générale des finances. Le chef de l'Etat a failli découvrir la préfecture des Ardennes dans la dernière ligne droite de sa campagne présidentielle, sauf que la réunion publique a été annulée in extremis : les sondages se resserraient, son équipe avait préféré concentrer ses forces sur le meeting de Bercy prévu dans la foulée. Il y sera le mercredi 7 novembre, au milieu de "l'itinérance" - oui, on parle comme ça, en ce moment, à l'Elysée - qui conduit le président à fouler pendant six jours les terres des Hauts-de-France : c'est là que se tiendra le Conseil des ministres.

De De Gaulle à Hollande : l'impression que le lieu parle pour eux

On ne devrait jamais quitter Charleville-Mézières. Les présidents, du moins les plus récents, aiment y discourir : alors que l'action publique et la voix politique peinent l'une et l'autre à convaincre, ils ont l'impression que le lieu parle pour eux, et c'est bien commode. Les difficultés surgissent ensuite. Quand un train spécial dépose Charles de Gaulle, en avril 1963, tout va encore bien, seuls les souvenirs sont douloureux. Pendant la Première Guerre mondiale, la cité a abrité le quartier général du prince héritier allemand, le dernier poilu mort au combat est tombé tout près, le matin du 11 novembre 1918, le département a été occupé pendant quatre ans. La Seconde Guerre mondiale a également provoqué d'immenses dégâts. Cela appartient à l'histoire. Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing ne mettront pas les pieds ici pendant leur présidence, pas plus que Jacques Chirac.

En revanche, lorsque François Mitterrand décide, en juin 1991, une fois la guerre du Golfe terminée, de renouer avec les visites en province, où va-t-il ? A Charleville-Mézières. La ville est en train de changer de visage, de devenir un rude symbole ; bref, de connaître une descente aux enfers, accentuée par l'absence de grands centres urbains dans les environs. Pour expliquer les "fractures françaises", le géographe Christophe Guilluy écrit : "Charleville-Mézières ou Saint-Dizier ont beau être classées par l'Insee comme des villes, elles ne sont pas comparables à Strasbourg ou Reims. Le modèle métropolitain délaisse toute une France périphérique. [...] Il y a eu un impensé des gouvernements successifs sur ces territoires." La crise industrielle est passée par là. En 1966, la fusion de cinq mairies donne naissance à la 82e ville de France, qui répond au nom de Charleville-Mézières. En 2015, le classement de l'Insee rétrograde la commune à la 137e place.

Dix ans après son accession à l'Elysée, Mitterrand est donc là, dans ce fief de la gauche qu'il a déjà visité à deux reprises comme premier secrétaire du PS. "Je me sens si proche de ces exclus et si triste de ne pouvoir toujours répondre à leur demande, au point qu'eux-mêmes ne savent plus ce qu'ils attendent, lance-t-il. [...] Prenons garde simplement aux phénomènes qui annoncent la possibilité qu'une société finalement disparaisse, oubliant sa propre civilisation." Le ton crépusculaire des discours de Charleville-Mézières est donné. Le lieu va devenir un passage obligé des futurs présidents, quand ils décident de s'adresser à "la France qui souffre", selon la formule utilisée par Nicolas Sarkozy en décembre 2006. Ce jour-là, quelque 4 000 personnes l'écoutent. "Le département compte 280 000 habitants, dans aucun autre endroit de France il n'est possible d'attirer telle proportion du corps électoral !" lui glissera après coup Boris Ravignon, qui travaillait pour lui à l'époque.

"La France qui souffre, qui ne veut pas disparaître, qui ne veut pas mourir"

L'allocution de Sarkozy, précédée d'une photo prise dans le rougeoiement de l'acier d'une forge, fera date. "Je suis venu ici parce qu'ici c'est la France, la vraie France, celle que j'aime, telle que je la connais, telle que je la ressens. La France qui croit au mérite et à l'effort, la France dure à la peine, la France dont on ne parle jamais parce qu'elle ne se plaint pas, parce qu'elle ne brûle pas des voitures - cela ne se fait pas ici de casser ce que l'on a payé si cher -, parce qu'elle ne bloque pas les trains. [...] La France qui ne veut pas renoncer, qui ne veut pas disparaître, qui ne veut pas mourir." Le candidat prend soin de préciser que "ce qu'[il] ne veut pas, c'est l'assistanat généralisé", et l'on est frappé de constater l'analogie de son propos avec celui... de Mitterrand. "Il ne faut pas faire une société d'assistés", avait dit le premier président de gauche de la Ve République dans son intervention à l'hôtel de ville.

Les responsables politiques marchent sur un fil, le même apparemment, qui les renvoie à leur pouvoir, à moins que ce ne soit à leur impuissance. Quand Sarkozy (qui sera de retour dans le coin en 2011, pour défendre les mérites de la participation et d'"une prime aux salariés") insiste sur sa volonté de "réconcilier la France", François Hollande s'engage à "réconcilier les Français". On mesure là toutes les limites des engagements présidentiels. C'est son dernier meeting avant le premier tour de l'élection de 2012 que le socialiste organise à Charleville-Mézières, sur la place Ducale, et cela relève de tout sauf du hasard. Le poids des symboles, le risque des symboles, aussi. Lorsque Hollande président reviendra, en janvier 2017, il est - au choix, car ce n'est pas tout à fait pareil - le roi nu ou la reine d'Angleterre. Il a renoncé à se présenter à sa propre succession tellement il est affaibli. Et avec lui les partis de gouvernement : au premier tour, Marine Le Pen arrive en tête, devant Jean-Luc Mélenchon. Au second tour, Emmanuel Macron totalise 63 % des suffrages - seul le résultat de Charleville empêche la candidate d'extrême droite de dépasser la barre des 50 % à l'échelle du département. Les présidents passent, l'espoir s'efface.

Cette omniprésence laisse "un sentiment un peu mitigé" au maire, Boris Ravignon : "Il y a une dimension qui nous plaît, la sensation de ne pas être abandonné et le fait de bénéficier d'annonces de la part de l'Etat, comme la construction d'une autoroute ou l'installation d'une agence nationale ; mais cela nous enferme un peu dans une image, alors que nous nous battons pour devenir un territoire en transition." L'année prochaine sera inauguré un campus universitaire d'envergure, le tourisme et l'économie résidentielle se développent au forceps. Voilà que Charleville-Mézières s'imagine une nouvelle destinée : vivre au présent, même avec moins de présidents, ça se tente, non ?