"Le pouvoir n'a aucune prise sur les gilets jaunes"

Historien spécialiste des grèves, Stéphane Sirot analyse la grogne des gilets jaunes. il juge ce mouvement unique dans l'histoire.
Des violences ont émaillé la journée de mobilisation des "gilets jaunes", à Paris le 1er décembre 2018 afp.com/Alain JOCARD

La crise s'enlise. Après les violences de samedi, l'exécutif cherche des solutions politiques pour éteindre la grogne des gilets jaunes. La tâche s'annonce difficile. Née sur les réseaux sociaux, cette mobilisation n'est pas structurée et échappe au contrôle des syndicats et des partis politiques. Le gouvernement n'a pas de prise sur cet interlocuteur fantôme, aux revendications éparses. Spécialiste de l'histoire des grèves et du syndicalisme, l'historien Stéphane Sirot évoque auprès de L'Express un mouvement "unique" et "spécifique".

Comment situez-vous ce mouvement des gilets jaunes dans l'histoire sociale? Existe-t-il des comparaisons possibles?

Ce mouvement est unique et spécifique. Mais on pourrait faire un rapprochement avec la période de 1788-1789, qui précède la convocation des Etats Généraux par Louis XVI. On a vu l'émergence de cahiers de doléances qui mettent sur le papier les revendications des gilets jaunes, une absence de leader et une incapacité du pouvoir à répondre à ce mouvement. A l'inverse, la comparaison avec le poujadisme et les jacqueries me semble erronée: ce n'est pas une révolte contre l'impôt mais contre l'injustice qui est ressentie dans la répartition du produit des richesses.

Ecoutez Béatrice Mathieu parler de cette injustice fiscale qui a jeté dans la rue et autour des ronds-points les gilets jaunes (sur SoundCloud).

Les violences constatées samedi sont-elles inédites?

On a tendance à l'oublier, mais les violences ont presque toujours accompagné les conflits sociaux. Avant la Première guerre mondiale, le maintien de l'ordre était dévolu à l'armée. Il y avait des morts presque chaque année dans les mouvements sociaux. Il y a eu une tendance à la pacification des mouvements sociaux dans les années 80 et 90, avec des manifestations encadrées et pacifiques.

Mais depuis le début des années 2000 (émeutes des banlieues et CPE) on a une résurgence des violences à l'occasion de grandes manifestations. Ces actions violentes, sans être suivies par la masse, ne sont pas forcément rejetées. On a vu samedi des gilets jaunes pacifiques regarder ces affrontements sans les fuir.

Ces violences ont franchi un cap samedi...

Oui. Le 24 novembre, elles étaient largement localisées à Paris. Ce week-end, ces violences ont commencé à essaimer un peu partout. De préfectures et des bâtiments publics ont été attaqués. Tout ce qui relève de la symbolique de l'autorité de l'Etat a été visé. On peut se diriger vers un mouvement insurrectionnel, avec des mini-insurrections qui éclateraient un peu partout.

Ces débordements ne semblent pas affecter le soutien populaire au mouvement. Comment l'expliquer?

Habituellement, le soutien de l'opinion s'effrite quand des violences se déclenchent dans les mouvements sociaux. Ce n'est pas ici le cas. Il y a en réalité deux mouvements de gilets jaunes: un mouvement de terrain et un autre de l'opinion publique. Il y a dans les profondeurs de l'opinion une identification aux gilets jaunes. Cela va au-delà du soutien traditionnel aux mouvements sociaux, qui fonctionne généralement plus par sympathie que par identification.

Le mouvement n'est pas structuré, est né hors syndicats. Les scènes de violence sont inhérentes à cette absence de structuration?

L'absence d'interface entre le pouvoir légal (gouvernement) et le pouvoir légitime (les citoyens) nourrit cela. Les citoyens s'adressent directement à l'Etat et usent d'un droit à l'insurrection, comme le formalise la Constitution américaine. Ce droit n'était plus exercé car nos sociétés ont construit des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires, qui jouaient le rôle tampon entre l'Etat et les citoyens. Ce n'est plus le cas.

D'autres manifestations plus structurées ont donné lieu à des violences. C'est le résultat de l'affaiblissement des syndicats. Des Français considèrent qu'ils sont incapables d'obtenir la moindre concession du pouvoir avec leur approche traditionnelle. Aucun mouvement social n'a obtenu de vrais résultats depuis 1995, à l'exception du CPE. Certains gilets jaunes en tirent les conséquences que la contestation sage et le dialogue social ne fonctionnent pas. Enfin, les Français décryptent mieux la communication politique, ce qui décrédibilise la parole politique.

Ce mouvement est parti d'une critique de la hausse de la taxe carbone, et se transforme en ras-le-bol général contre l'Etat. Comment expliquez-vous cela ?

Tout cela était inscrit dès le départ. Les manifestants se révoltent contre l'Etat car ils estiment qu'il n'est pas assez présent quand il le faut et que les politiques publiques sont inégalitaires. Les sondages montrent qu'une grande majorité de Français trouvent la politique d'Emmanuel Macron injuste. On retrouve cela dans le soutien apporté aux gilets jaunes par l'opinion.

Depuis le départ, ce mouvement est dirigé contre ce qui est perçu comme une injustice par les Français qui se considèrent comme 'captif de la fiscalité': ceux qui ne peuvent pas quitter le pays ou mettre en oeuvre des stratégies fiscales qui permettent d'échapper à l'impôt. Les Français sont mieux informés et voient les multinationales faire de l'optimisation fiscale. Cela crée un cocktail explosif.

Il peut y avoir un débouché politique?

Il ne peut pas y avoir de débouché politique construit par le mouvement lui-même. Je le vois mal générer une espèce de Podemos. Ce n'est pas un mouvement de propositions, même si ce que l'on conteste suggère ce que l'on voudrait. L'objectif des gilets jaunes semble plus de faire aboutir leurs revendications et de mettre sous surveillance le pouvoir politique, quel qu'il soit. Ces pouvoirs sont de plus en plus élus par défaut, et on trouve sans doute beaucoup d'abstentionnistes parmi les gilets jaunes. S'il donne des résultats, ce mouvement aura certainement des répliques.

Le gouvernement affronte une sorte de "fantôme". Quels sont ses leviers d'actions?

C'est compliqué. Le gouvernement n'a pas d'interlocuteurs. Il invite des gilets jaunes qui ne viennent pas et, quand ils viennent, sont désavoués dans la foulée par les autres. Le pouvoir politique n'a aucune prise. Du coup, deux hypothèses se dessinent. Soit le gouvernement opère un recul substantiel, car il n'a pas d'interlocuteur avec qui construire un compromis. Soit, il ne lâche rien et joue la carte du rapport de force exacerbé.