L'exécutif obligé d'avancer sans interlocuteurs

Les gilets jaunes ne sont toujours pas dotés de représentants. Une absence qui complique la tâche de l'exécutif.
Une manifestation de "gilets jaunes" dans une zone commerciale, à Vendenheim dans le Bas-Rhin, le 17 novembre 2018 afp.com/Frederick FLORIN

Un geste pour sortir de la crise. Edouard Philippe va annoncer ce mardi un moratoire sur la hausse des taxes sur les carburants pour endiguer la grogne des gilets jaunes. Cette mesure d'apaisement, longtemps écartée par l'exécutif, intervient après plus de deux semaines de mobilisation émaillées de graves violences. Ce recul ne résulte pourtant pas d'une négociation entre les gilets jaunes et le gouvernement. Aucun compromis ici, mais une décision unilatérale en forme de main tendue.

Ecoutez Corinne Lhaïk parler des conséquences politiques, pour Emmanuel Macron en particulier, de la crise des gilets jaunes (sur SoundCloud).

Et pour cause: le gouvernement fait face à un "objet social non identifié", comme le résumait à L'Express le directeur général adjoint de l'Ifop Frédéric Dabi. À l'inverse des mouvements sociaux traditionnels, il n'a face à lui aucun interlocuteur identifié avec lequel engager une négociation. Le mouvement des gilets jaunes, né sur les réseaux sociaux, est en effet d'une parfaite horizontalité. Aucun porte-parole n'est habilité à parler au nom du groupe et les gilets jaunes se plaisent à répéter qu'ils ne s'expriment qu'en leur nom.

L'impossible représentativité

"Le gouvernement n'a pas d'interlocuteur. Il invite des gilets jaunes qui ne viennent pas ou, quand ils viennent, se retrouvent désavoués dans la foulée par les autres", a résumé pour L'Express l'historien Stéphane Sirot, spécialiste de l'histoire des grèves et du syndicalisme. Toutes les réunions prévues entre Édouard Philippe et les gilets jaunes ont tourné au fiasco. Ce mardi, une rencontre avec le Premier ministre et des membres du collectif "gilets jaunes libres" a été annulée, faute de participants. "Tous les signataires de la tribune du JDD ont reçu des menaces et intimidations. Leur sécurité n'est pas garantie. Certains 'gilets jaunes' ont fait savoir qu'ils les empêcheraient d'y aller", a indiqué Benjamin Cauchy, l'une des figures du mouvement.

Le 30 novembre seules deux personnes ont honoré le rendez-vous à Matignon. Jason Herbert, l'un d'eux, avait dénoncé des "pressions" d'autres gilets jaunes pour le contraindre à annuler sa visite. Dans ce climat insurrectionnel, les têtes qui dépassent sont systématiquement tranchées. Comme l'explique France Info, il est très difficile pour ce mouvement spontané de se trouver des représentants. Consultations sur Facebook, votes en assemblée générale, initiatives personnelles... Aucun mode de désignation ne fait consensus et les accusations d'appropriation de la contestation pleuvent rapidement.

Le temps joue contre le gouvernement

Le principe d'une structuration ne fait d'ailleurs pas l'unanimité. "Une partie des gilets jaunes ne veut (...) pas entrer dans le mécanisme classique de la représentation pour dialoguer avec les ministères, affirme à 20 Minutes Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l'lnstitut d'études politiques de Rennes. Les modes de négociation traditionnels avec les corps constitués, très descendants, sont inopérants face à ce mouvement original."

Cette situation complique la tâche du gouvernement. Dans un conflit social classique, le pouvoir peut entamer une négociation avec les protestataires et obtenir un compromis, qui sauvegarder les intérêts de chaque partie. Rien de tel ici. Face à un fantôme, l'exécutif est contraint de jouer sa partition en solitaire. Ses leviers d'actions sont limités : jouer la carte du rapport de force ou lâcher du lest. Cette dernière option n'est pas forcément la plus simple. "Plus le gouvernement attend, et plus il devra produire des annonces substantielles", juge Stéphane Sirot. Après un mois de crise, l'exécutif est lancé dans une très incertaine course contre la montre.