Gilets jaunes ou stylos rouges: le web carburant des débats

Via des pétitions ou sur Facebook, internet semble aider le citoyen à redevenir acteur central des débats.
Des gilets jaunes bloquent une autoroute à Donges (Loire-Atlantique), le 17 novembre 2018 (illustration) REUTERS

Depuis la mi-décembre, des milliers de professeurs en colère ont spontanément décidé de se regrouper sur Facebook sous le nom de "stylos rouges". Exaspérés par leurs conditions de travail et menaçant de rétention de notes, ils espèrent faire entendre leur voix.

Et, comme les gilets jaunes avant eux, plutôt que de s'orienter vers les syndicats, ils se sont tournés directement vers un autre acteur pour se faire entendre : internet, qui nous avait plutôt habitués ces derniers temps aux débats inaudibles et au flot ininterrompu de fake news.

2018, année de scandales pour Facebook

Le rôle d'internet et des grands acteurs du numérique, Facebook en tête, est crucial dans le processus démocratique. En deux mois à peine, on découvrait que le réseau social a permis à des "trolls" russes de perturber l'élection américaine de 2016 et à une société britannique (Cambridge Analytica) de siphonner les données de millions d'utilisateurs pour créer un logiciel capable de prédire et d'influencer le vote de cette même élection.

Le concept de "bulle filtrante" s'est aussi imposé dans les conversations. Théorisé dès 2011, mais renforcé avec l'explosion des réseaux sociaux et des algorithmes filtrants, il montre qu'un internaute aura tendance à s'enfermer dans une "bulle" d'idées et d'opinions réconfortantes, semblables aux siennes et triées au gré de ses likes et de ses abonnements.

Les réseaux sociaux et la désinformation

Et que dire des fausses nouvelles, contre lesquelles les gouvernements, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et les journalistes ont bien du mal à lutter ? Les médias eux-mêmes ne sont pas exempts de critiques et sont régulièrement accusés de désinformation.

"Internet a toujours été vu comme un outil au service de la liberté d'expression car, grâce à lui, davantage de personnes peuvent participer aux débats", estime Romain Badouard, maître de conférences en sciences de l'information à Paris 2 et auteur du livre Le désenchantement de l'internet. "En même temps, cela ouvre la porte à plus de propos racistes ou faux. Et, aujourd'hui, avec les scandales Facebook, les appels à la haine, la vision qu'on a d'internet est plutôt négative", poursuit-il.

Sauf que, fin 2018, la France y a redécouvert la force d'un outil vieux comme le monde : la pétition.

Le virage de la loi Travail

Sur le principe, les pétitions n'ont rien de nouveau. Mais internet en a fait exploser le potentiel. Change.org, site spécialisé dans la mise en ligne de pétitions, a dépassé en février 2016 les 50 textes français comptant plus de 100 000 signatures. Des chiffres qu'il serait difficile à obtenir en si peu de temps via des pétitions à signer directement dans la rue.

C'est en diffusant une pétition contre la Loi Travail que le site a décollé. Cette dernière a battu des records, avec plus de 500 000 signatures en une semaine à peine, puis plus d'un million. La ministre du Travail, Myriam El Khomri, a répondu directement en commentaire de la pétition. En admettant qu'il était "normal" que sa réforme suscite "un débat démocratique", elle reconnaissait déjà l'importance d'une contestation virtuelle. Là où un hashtag sur Twitter ne permet pas de savoir qui soutient une cause ou non, les pétitions permettent de quantifier concrètement le mouvement (pour peu que l'on puisse attester de l'authenticité des signataires, comme l'a relevé LCI).

Et tant pis si de nombreux politiques ne prêtent pas toujours attention à ces pétitions et ces chiffres virtuels. "C'est effectivement peu contraignant comme engagement, concède Romain Badouard. Mais c'est aussi un bienfait : cela permet à des gens éloignés du débat politique de s'engager. C'est plus inclusif."

Deux records en quelques semaines

Deux ans plus tard, la pétition en ligne s'est complètement imposée : Change.org dépassait les dix millions d'utilisateurs dans le pays. C'est aussi en 2018 que la France a vu émerger sa pétition la plus populaire : "L'Affaire du siècle", qui souhaite que l'État respecte ses engagements climatiques et a récolté plus de deux millions de signatures, notamment grâce à l'engagement de Marion Cotillard, Juliette Binoche, Cécile Duflot... et de nombreux influenceurs très suivis sur les réseaux sociaux.

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"Si ces pétitions ont marché, c'est d'abord par leur sujet : elles touchent beaucoup de gens, explique Romain Badouard. Et si elles ont été signées en masse, c'est parce qu'elles ont beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Cela prouve que les réseaux sociaux sont devenus l'espace de débat politique de référence au quotidien pour beaucoup de Français."

Mais ces deux textes, les plus populaires jamais lancés, ont émergé grâce à des structures militantes et syndicales (Caroline de Haas, cofondatrice d'Osez le féminisme et notamment la CGT pour la pour Loi Travail) ou non gouvernementale et associatives (Greenpeace ou encore Oxfam pour "l'affaire du siècle"), qui font office de relais auprès des médias et des politiques.

La force du groupe citoyen sur Facebook

C'est là que le mouvement des gilets jaunes se distingue : tout est bien parti d'une pétition, mais elle a été publiée par Priscilla Ludosky, gérante d'une boutique en ligne. Âgée de 33 ans, elle souhaitait mobiliser contre la hausse des prix du carburant. Les syndicats, eux, sont restés à l'écart de ce mouvement. Et pourtant, la pétition a récolté plus de 1,1 million de signatures, poussé Emmanuel Macron à leur répondre directement sur le site, et entraîné la création d'un mouvement populaire d'une rare ampleur sur les routes françaises... tout en étant entièrement organisé sur internet. "Avec les groupes Facebook, un citoyen ordinaire peut créer des mobilisations sans les moyens d'une organisation syndicale", note Romain Badouard.

L'autre différence entre les gilets jaunes et "L'Affaire du siècle", c'est l'implication directe des manifestants qui, grâce à ces groupes (parfois privés, sur Facebook ou Discord) ont décidé de se passer de porte-parole. Chacun, en se filmant avec son smartphone, a pu bénéficier d'une audience pour s'exprimer (parfois en propageant de fausses informations). Et, s'ils ont du mal à organiser leurs revendications ou à parler d'une seule voix, ils ont imposé une relation horizontale avec la classe politique. Un gilet jaune a quitté une réunion à Matignon parce que le Premier ministre refusait que l'échange soit retransmis en direct sur Facebook et le secrétaire d'État au Numérique Mounir Mahjoubi a tenté (en vain) d'interpeller Maxime Nicolle sur un de ses lives vidéos.

Internet, acteur majeur du débat politique français

On pourra s'interroger sur l'impact concret de tels mouvements, tant les résultats varient selon les manifestations. Personne, parmi les opposants à la loi Travail, n'a oublié l'utilisation du 49.3 pour imposer son adoption. Les manifestations pour le climat ont été impressionnantes, mais il faudra que les organisateurs de "l'Affaire du siècle" puissent se fédérer sur le long terme. Le mouvement des gilets jaunes semble, en revanche, avoir eu un impact : des mesures ont été prises en leur faveur par le gouvernement.

Les professeurs "stylos rouges", qui s'organisent déjà sur un groupe privé Facebook, à l'image des gilets jaunes, semblent l'avoir compris : une autre forme de manifestation existe, n'importe qui peut être à son initiative et elle est désormais aussi importante sur internet que sur le terrain. Plus personne, y compris les politiques, ne pourra désormais le nier, comme le souligne Romain Badouard : "Avec ces mouvements, Internet a réaffirmé sa place primordiale dans le débat politique français."