FN: pourquoi le 23 avril 2017 n'aura rien à voir avec le 21 avril 2002

La qualification du FN au second tour de la présidentielle aura un impact indubitable sur la vie politique. Mais les circonstances ne sont plus les mêmes qu'il y a 15 ans.
Contrairement à son père en 2002, Marine Le Pen bénéficie aujourd'hui d'un contexte social et électoral extrêmement favorable. REUTERS/Robert Pratta

Il s'agit d'une des plus petites cotes de l'élection présidentielle de 2017. Depuis près de trois ans, la quasi totalité des instituts de sondages prédisent à Marine Le Pen une présence au second tour du scrutin. Une situation qui tranche avec le choc du 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen s'est vu qualifié, à la surprise générale, face à Jacques Chirac.

Aujourd'hui, ce n'est pas le premier tour, mais bien la victoire au second tour que Marine Le Pen vise. Il faut dire qu'en quinze ans, la place du FN a nettement changé dans le paysage politique français. "Depuis les élections européennes de 2014, le Front national représente le premier électorat de France", résume pour L'Express Pascal Perrineau, spécialiste de la sociologie électorale et de l'extrême droite.

"Les champions des perdants de la mondialisation"

À l'époque, le parti fondé par Jean-Marie Le Pen avait engrangé 24,86% des voix, soit près de 5 points de plus que l'UMP. "On a pris l'habitude, désormais, d'avoir un FN massivement présent au soir du premier tour", poursuit Pascal Perrineau, indiquant par là une forme d'accommodement des Français au poids électoral du parti frontiste et à la tripartition de la vie politique qui l'accompagne. Son étiage actuel -entre 22 et 24% des intentions de vote selon les sondages- s'inscrit dans la continuité de cette évolution.

Lors des européennes de mai 2014, le Front national de Marine Le Pen l'emporte avec une large avance sur tous les autres partis. AFP PHOTO / Philippe Huguen

Le parti bénéficie aussi d'un contexte "porteur": la vague populiste qui touche actuellement l'ensemble des démocraties occidentales. L'approbation du Brexit et l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis n'en sont que les symptômes, tout comme la perte de vitesse des partis traditionnels et de la sociale-démocratie européenne. "Le succès des partis dits 'europhobes' ou 'populistes' en Occident s'explique par leur capacité à se présenter comme les champions des perdants de la mondialisation. Ils prospèrent depuis les années 90, mais la récession de 2008 leur a donné un souffle immense", analyse pour L'Express Nonna Mayer, chercheuse au Cevipof et spécialiste des mouvements extrémistes européens.

"Une OPA sur la culture républicaine"

Le Front national de Marine Le Pen correspond à cette logique historique. Marquée par la victoire du "Non" au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, la dirigeante frontiste a amorcé une "dédiabolisation" de son parti avant même qu'elle n'en prenne les rênes en 2011. Tentant de se débarrasser des oripeaux d'extrême droite tissés par son père, empreints d'un antisémitisme plus ou moins latent, Marine Le Pen a également changé de sémantique.

"Elle a fait une OPA sur la culture républicaine", selon Pascal Perrineau. "Avec l'aide de Florian Philippot, qui vient du chevènementisme, elle axe son discours sur une sorte de revendication républicaine et de la laïcité, en martelant le besoin de souveraineté face à une Europe qui en dépossède. Son père regardait ces thèmes avec beaucoup plus de distance, voire de dédain", ajoute-t-il, en y voyant avant tout un effet de "rupture générationnelle" entre les deux dirigeants successifs du FN.

De fait, Marine Le Pen a beaucoup plus investi le terrain économique et social, empruntant à la gauche étatiste certaines mesures phares, comme le maintien à 60 ans de l'âge de départ à la retraite. S'ajoute à cela une stratégie visant, depuis plus de trois ans, à peaufiner l'ancrage territorial du parti. À l'issue des élections municipales de 2014, qui ont vu certaines communes symboliques comme Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) ou Fréjus (Var) échoir au FN, les candidats frontistes ont misé sur la bonne gestion et la proximité de terrain plutôt que sur le programme élaboré par le parti au niveau national. Un programme dont les fondamentaux -Marine Le Pen l'a bien montré récemment- demeurent la sécurité, l'autorité et l'identité.

Deux scrutins, deux paradoxes

Lorrain de Saint-Affrique, proche conseiller de Jean-Marie Le Pen, rappelle à L'Express le paradoxe de 2002. "À l'époque, le FN enregistre le meilleur score de son histoire [16,86% des voix au premier tour de l'élection présidentielle] alors même que le parti est dans un état catastrophique. Il venait de subir, quelques années auparavant, une grave scission qui a mené à l'exclusion d'une batterie de cadres dirigeants, qui ont suivi Bruno Mégret", raconte-t-il.

Le succès de Jean-Marie Le Pen était largement tributaire de l'émiettement de la gauche plurielle, scindée en huit candidatures, dont celle du Premier ministre sortant, Lionel Jospin. "Tout le monde pensait que les jeux étaient faits, que Jospin et Chirac figureraient au second tour. Des études ont montré que de nombreux électeurs, convaincus que ce scénario était couru d'avance, ont accordé leur bulletin à des candidats qui collaient davantage à leurs opinions. Jean-Marie Le Pen fut le plus gros bénéficiaire de ce phénomène, alors que le FN était en ruine", analyse Nonna Mayer.

Lorsqu'il accède au second tour de la présidentielle de 2002, Jean-Marie Le Pen est à la tête d'un parti amputé d'une grande partie de ses cadres dirigeants. REUTERS/Xavier Lhospice

Ce qui fut vécu en avril 2002 comme un bégaiement de l'Histoire est aujourd'hui un dénouement attendu. "Marine Le Pen et Florian Philippot ont beaucoup fait pour professionnaliser le parti, comme Bruno Mégret dans les années 80 et 90. Et la patronne actuelle du FN sent beaucoup moins le soufre que son père. Elle n'est pas dans la nostalgie de la Seconde Guerre mondiale ou de la guerre d'Algérie", rappelle Nonna Mayer, qui affirme que la vraie surprise du premier tour "serait que Marine Le Pen arrive troisième!"

En cela, la candidate frontiste est lestée d'un paradoxe inverse à celui de son père: bénéficiaire d'un boulevard socio-électoral et d'une structure efficace, la voilà désormais confrontée au spectre de la déception.