UE: la présidence roumaine de tous les dangers

Bucarest prend les rênes de l'Union européenne en plein Brexit, alors que la politique roumaine est en crise. Périlleux.
Jean-Claude juncker, le président de la Commission européenne et la Première ministre Viorica Dancila, à la présidence roumaine, à Bucarest, le 11 janvier 2019. Daniel MIHAILESCU / AFP

Prenez un gouvernement europhobe et placez-le à la tête de l'Union européenne (UE), alors qu'il est totalement novice en la matière : c'est la situation inédite dans laquelle se trouve la Roumanie. Ironie du calendrier, c'est durant sa présidence, qui a débuté le 10 janvier, que vont se jouer des événements cruciaux pour l'Europe : Brexit le 29 mars, élections européennes du 23 au 26 mai, sans oublier le sommet des 27 dirigeants, à Sibiu, dans l'ouest de la Roumanie, le 9 mai. Son ordre du jour, à lui seul, a de quoi intimider: avenir de l'euro et de la politique étrangère européenne, ratification du partenariat économique avec le Japon, négociations sur le budget communautaire d'après-2020. "Il faudra aussi finaliser les négociations sur la réforme du "Paquet mobilité" [transport routier] et sur la taxation des Gafa [les géants de l'Internet], poursuit Nathalie Loiseau, ministre chargée des affaires européennes. Et nous aimerions relancer la question des migrations, qui n'a pas du tout progressé durant la présidence autrichienne."

Baptême du feu

Un vrai baptême du feu pour Bucarest, qui n'aborde pas ce défi dans les meilleures conditions. Car le pays traverse une crise politique majeure. "La cohabitation entre le président de centre-droit, Klaus Iohannis, et le gouvernement social-démocrate (PSD), dirigé par la Première ministre Vorica Dancila, se passe très mal, résume Radu Magdin, expert politique à Bucarest. La société n'a jamais été autant polarisée."

En cause, le projet de réforme judiciaire mené par le gouvernement. Officiellement, il s'agit de corriger les abus d'une justice qui se comporterait, selon le pouvoir, comme un "Etat dans l'Etat". Le chantier, engagé en 2016, s'est accéléré l'an dernier: le Code pénal a déjà fait l'objet de dizaines d'amendements, et la cheffe du parquet anti-corruption (DNA), Laura Codruta Kovesi, a été limogée le 9 juillet pour avoir "enfreint la Constitution". Elle est surtout "coupable" d'avoir épinglé, pour faits de corruption, plus de 3000 fonctionnaires et politiciens roumains, dont deux ex-premiers ministres issus du PSD.

Depuis son départ, la DNA a perdu de son efficacité : le nombre de dossiers judiciaires traités par ses agents aurait baissé de façon drastique. C'est maintenant au tour du Procureur général, Augustin Lazar, d'être dans la ligne de mire du pouvoir. Ou, plus précisément, de son "vrai" chef, Liviu Dragnea.

La nouvelle Première ministre roumaine Viorica Dancila, aux côtés de l'homme fort du Parti social-démocrate au pouvoir, Liviu Dragnea, peu après avoir été nommée à la tête du gouvernement mercredi 17 janvier 2018 afp.com/Octav GANEA

Visé par plusieurs procédures, ce vieux briscard de la politique, qui dirige d'une main de fer le PSD et préside la Chambre des députés, ne peut occuper de fonctions exécutives. D'où la réforme judiciaire, qui n'aurait, accusent ses détracteurs, qu'un seul but : alléger son casier judiciaire pour lui permettre de se présenter à l'élection présidentielle, fin 2019. De fait, le gouvernement cherche maintenant à faire passer un décret d'amnistie qui permettrait de blanchir de nombreux responsables politiques. Et, en premier lieu, Dragnea lui-même.

Ligne rouge

Une telle impunité est inacceptable pour Bruxelles : "Pas question de le laisser franchir cette ligne rouge", dit-on dans les couloirs de la Commission. D'où la colère de Dragnea. Le chef du PSD ne cesse, ces derniers mois, de brocarder cette Union "inique", qui n'accorde pas à la Roumanie le "droit d'avoir ses propres opinions".

Dans ce contexte houleux, on comprend l'inquiétude de certains dirigeants européens. Si le pays est techniquement prêt pour assumer la présidence tournante de l'Union, "le gouvernement de Bucarest n'a pas encore pleinement compris ce que signifie présider les pays de l'UE", a estimé le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, dans le quotidien allemand Die Welt. Le risque ? Que les affaires internes prennent le pas sur la politique européenne.

Raison d'Etat contre querelles intestines

"Le coup est sévère", juge un proche du dossier roumain, qui, pour des raisons compréhensibles, requiert l'anonymat. "Juncker a attendu le dernier moment pour porter l'estocade, ajoute-t-il. Sommes-nous vraiment le premier Etat membre à prendre la présidence dans un moment difficile ? Que dire de la Belgique, qui, en 2010, n'avait même pas de gouvernement ? Ce genre de déclaration risque juste de braquer le peuple roumain contre Bruxelles..." A Bucarest, la Première ministre roumaine, Vorica Dancila (PSD) assure que la Roumanie fera bonne figure : "Devant un tel enjeu, il n'y a pas de place pour l'orgueil, les intérêts personnels ou les affrontements stériles", a-t-elle déclaré devant les deux chambres du Parlement.

La raison d'Etat l'emportera-t-elle sur les querelles intestines ? Pas sûr. "L'agenda national est très chargé, remarque Radu Magdin. Présidentielle en décembre, élections locales et législatives l'an prochain... Je ne pense pas que la vie politique s'arrête pendant six mois, bien au contraire."

En théorie, rien n'empêchera le gouvernement PSD de faire voter l'amnistie s'il estime que cela lui rapportera des voix, au risque de perdre toute crédibilité à l'étranger. Pensez : le pays qui préside l'Union européenne, en principe exemplaire, se retrouverait au ban de l'Europe pour avoir tordu les grands principes communautaires d'équité et de justice.

Négociations secrètes

Il y a, toutefois, des raisons d'espérer. D'abord, la "grande lessive" voulue par le gouvernement n'est pas si populaire que cela. Pour preuve, le PSD a beaucoup chuté dans les sondages depuis deux ans. Il ne recueille aujourd'hui que 30% des intentions de vote, alors qu'il récoltait 46% des suffrages en 2016. Plus grave, la Cour constitutionnelle a déjà "retoqué" une bonne partie de la réforme judiciaire: certains garde-fous institutionnels fonctionnent encore en Roumanie.

Enfin, et peut-être surtout, Liviu Dragnea, préoccupé par son propre sort, aurait trouvé un autre moyen d'échapper à la justice et négocié, selon plusieurs sources, son acquittement avec des juges roumains. En échange, il renoncerait à passer en force son décret d'amnistie. Qu'en pense-t-on à Bruxelles ? "Ce n'est pas une situation idéale, soupire un diplomate européen, sous couvert d'anonymat. Mais si ça peut nous éviter une crise ouverte durant la présidence roumaine..."

Liviu Dragnea, décidément imprévisible, en a décidé autrement. Soupçonné par l'Office européen de lutte contre la fraude d'avoir détourné 21 millions d'euros de fonds européens, il a en effet décidé, le 11 décembre dernier, de traîner la Commission européenne devant la Cour de justice de Luxembourg ! Son espoir : remettre en cause son incrimination et obtenir un non-lieu qui lui permettrait de se refaire une virginité politique. Attaquer Bruxelles en justice, au moment même où son propre parti endosse la présidence européenne ? Il fallait oser.

A quelques mois de sa fin de mandat, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker aurait sans doute aimé un autre cadeau de départ.