RDC: une alternance arrangée ?

Il flotte sur la victoire annoncée de Félix Tshisekedi un tenace parfum d'accord en sous-main avec son prédécesseur, Kabila.
Félix Tshisekedi (à dr.), proclamé dans la nuit vainqueur de la présidentielle, en campagne au côté de son allié Vital Kamehre, le 27 novembre 2018. afp.com/John WESSELS

Tels que proclamés au coeur de la nuit -il était 3 heures du matin à Kinshasa-, les résultats provisoires de la présidentielle à un tour du 30 décembre dernier en République démocratique du Congo (RDC) peuvent inspirer deux lectures, radicalement antagonistes.

Selon la première, un rien irénique, la victoire annoncée de l'opposant Félix Tshisekedi, crédité de 38,5 % des voix, constitue une avancée historique inédite sur le chemin escarpé de la démocratie. Pour la première fois, l'ex-Zaïre goûterait aux charmes d'une alternance par la voie des urnes, après que le sortant -Joseph Kabila, aux commandes depuis janvier 2001- a consenti à respecter la Constitution et renoncé à briguer un troisième mandat.

A "Cach-Cach" avec la vérité des urnes?

Selon la seconde, en revanche, le dénouement d'un scrutin convoqué avec deux ans de retard, et livré avant même que soit achevée la compilation des procès-verbaux venus de province, scelle une forme plus sophistiquée et moins brutale qu'à l'ordinaire de dévoiement de la volonté populaire : le succès du candidat de la coalition "Cach" (Cap pour le changement), résulte d'un arrangement entre le régime en place et son "challenger préféré".

L'opposant Martin Fayulu et son épouse Esthe lors d'un office religieux, la veille des scrutins du 30 décembre. afp.com/MARCO LONGARI

A en croire cette version, le clan Kabila, mesurant l'ampleur du retard du dauphin désigné Emmanuel Ramazani Shadary, ex-ministre de l'Intérieur, parvenu de fait en troisième position avec 23,8% des voix, aurait choisi de passer un pacte avec "Félix", fils de la défunte figure de proue de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), Étienne Tshisekedi, disparu en février 2017. Et ce aux dépens de l'outsider Martin Fayulu, qui aurait obtenu selon la Commission électorale nationale indépendante (Céni) 34,8%

Les doutes de Paris

"Putsch électoral" et "vilaine escroquerie", a d'ailleurs promptement fulminé celui-ci au micro de RFI. Amertume compréhensible, à laquelle fait écho le commentaire livré à chaud sur la chaîne CNews par le ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères. "Il semble bien, souligne Jean-Yves Le Drian, que les résultats proclamés ne soient pas conformes à ceux que l'on a pu observer ici ou là", voire "inverses" au verdict attendu.

Allusion transparente aux données recueillies par les 40 000 observateurs qu'avait déployés la Conférence épiscopale (Cenco) ; laquelle a proclamé à maintes reprises son attachement au respect de "la vérité des urnes". Selon les confidences livrées à plusieurs ambassadeurs en poste à Kinshasa, c'est bien Fayulu, le champion de l'alliance Lamuka, qui aurait raflé la mise. Ce jeudi matin, on attendait d'ailleurs avec impatience une prise de parole des évêques congolais, mais aussi de l'ONG Symocel, très engagée elle aussi sur le terrain.

Main tendue, et saisie

Si la "Kabilie" et le clan Tshisekedi récusent avec vigueur tout "arrangement" en coulisse, divers indices convergents tendent à alimenter la suspicion. A commencer par l'extrême modération, sinon la bienveillance des propos tenus dans les deux camps depuis une semaine. Deux exemples. "Il y a un temps pour tout, a ainsi lâché le ministre de la Communication et des Médias Lambert Mende, porte-flingue de la propagande du pouvoir. Un temps pour s'opposer et se disputer l'électorat. Mais aussi un temps pour s'unir."

Joseph Kabila, le chef de l'Etat, dans son ranch des environs de Kinshasa, le 10 décembre 2018. afp.com/John WESSELS

Quant au vainqueur supposé, il a pris soin dans sa première réaction publique de signifier qu'il convient de considérer "Jo" Kabila, non comme un adversaire, mais comme "un partenaire de l'alternance démocratique de notre pays". Déjà, dans les jours qui ont précédé la proclamation tant attendue, l'entourage de Tshisekedi Jr avait prôné une logique de "main tendue" envers le chef de l'Etat et les siens.

Vers une cohabitation de fait?

Quels seraient les termes du "contrat", si contrat il y a ? On peut imaginer une forme de cohabitation consentie. Scénario qu'étayerait à coup sûr une éventuelle victoire du PPRD -le parti à la dévotion de Kabila- aux législatives, convoquées elles aussi à la veille de la Saint-Sylvestre. Dans cette hypothèse, plusieurs ministères clés, voire le fauteuil de Premier ministre, promis à l'ancien président de l'Assemblée nationale Vital Kamehre, allié de Tshisekedi, reviendraient à un kabiliste de stricte obédience. Et l'ex-locataire du palais garderait, à distance, la maîtrise d'un appareil sécuritaire soigneusement verrouillé, donc truffé d'obligés loyaux.

Rétrospectivement, un tel schéma jetterait une lumière troublante sur "l'impromptu de Genève". Bref retour en arrière. A la mi-novembre, les principaux rivaux de Shadary, réunis sur les bords du lac Léman, concèdent à Martin Fayulu la dignité de "candidat commun", au terme d'un interminable conclave. L'accord ne tiendra pas 24 heures. Dès le lendemain, Félix Tshisekedi et Vital Kamehre, prétendants frustrés, renient leur parole et leur signature, invoquant comme il se doit le courroux de leur base respective. De là à conclure que, dès cet instant, l'affaire était entendue... Éphémère porte-drapeau d'une opposition "unie", Fayulu aurait donc été trahi deux fois pour le prix d'une.

Premiers accrochages

"Le peuple congolais ne se laissera pas voler sa victoire", martèle aujourd'hui le favori déchu. Reste à savoir l'ampleur et la nature de la contestation. Déjà, ce jeudi matin, on signalait des affrontements à Kisangani (Centre-Est), bastion de la mouvance Lamuka, entre fidèles de Fayulu et forces de l'ordre. Autre inconnue, la réaction des partenaires de la RDC, qu'il s'agisse de l'Union africaine, de ses puissants voisins, Afrique du Sud en tête, de l'Union européenne, de l'ONU et des États-Unis. Ira-t-on au-delà des incantations rituelles et des appels convenus à l'apaisement et au dialogue ? Mystère.

"Résultats provisoires", est-il écrit plus haut. Les candidats malheureux peuvent en effet déposer des recours auprès de la Cour constitutionnelle, censée statuer rapidement sur leur validité et proclamer le verdict définitif le 15 janvier, soit trois jours avant la cérémonie de prestation de serment. À moins que, en vertu d'une robuste tradition congolaise, ce calendrier-là soit lui aussi bousculé...