L'"audace" de Netanyahou à la télévision

Menacé par des poursuites judiciaires, le Premier ministre israélien a mis en scène sa prise de parole lundi soir.
Benjamin Netanyahou le 6 janvier 2018. Gali Tibbon/Pool via REUTERS

Trois heures durant, lundi soir, Benyamin Netanyahou a entretenu le suspense : le bureau du Premier ministre israélien avait annoncé une déclaration solennelle du chef du gouvernement et les spéculations allaient bon train. Serait-il question de la Syrie ? De l'Iran ? Du Hamas ?

A 20 heures, quand démarrent en principe les grands journaux télévisés du soir, le Premier ministre prend la parole. Plutôt que des menaces existentielles qui pèsent sur Israël, cependant, il entretient ses concitoyens, sept minutes durant, des menaces judiciaires qui pèsent sur sa personne. A trois mois des élections anticipées du 9 avril, il clame à nouveau son innocence et dénonce les enquêtes prétendument "biaisées" qui le visent pour corruption, fraude et abus de pouvoir.

La réponse ne se fait pas attendre. Channel 10, l'une des chaînes de télévision qui ont interrompu leurs émissions en direct, coupe net la diffusion de l'intervention au bout de 3 minutes. Dans la foulée, le commentateur politique de la chaîne, Barak Ravid, dénonce la "chutzpah" du Premier ministre -- un mot qui décrit un mélange d'audace et d'insolence - accusé d'avoir entretenu un faux suspense autour de son allocution.

Est-ce d'audace qu'il s'agit ? Hier soir, Netanyahou n'a pas fait de révélations fracassantes. Pourquoi, alors, avoir pris cette initiative ? Pour Ehud Barak, ancien premier ministre travailliste, la réponse va de soi, comme il l'a indiqué dans un tweet : "Netanyahou a p-e-u-r".

De fait, l'enjeu est énorme. L'avenir politique du chef du gouvernement, qui cumule les portefeuilles de la Défense, des Affaires étrangères, de la Santé et des Affaires religieuses, repose désormais entre les mains du procureur général, Avichai Mandelblit. D'ici aux élections, celui-ci doit décider s'il suit ou non les recommandations de la police et inculpe le Premier ministre dans l'une des trois affaires qui le visent.

Course de vitesse

Alors qu'un compte à rebours a commencé, Netanyahou, âgé de 69 ans et au pouvoir depuis près d'une décennie, est engagé dans une course de vitesse avec la justice de son pays.

A l'écouter, si l'annonce d'une audition menant à son éventuelle mise en examen devait intervenir avant la date fatidique du 9 avril, celle-ci serait "non démocratique", car l'homme politique ne serait pas en mesure de présenter sa défense avant le scrutin.

Le dilemme du procureur

Du point de vue d'Avichai Mandelblit, le procureur, les semaines à venir seront tout aussi cruciales. Pour ce juif observant âgé de 55 ans, inculper ou non Netanyahou n'est pas seulement une question judiciaire ou éthique. L'homme est redevable d'une grande partie de sa carrière au Premier ministre, qui l'a nommé secrétaire de son cabinet, en 2013, avant de lui confier trois ans plus tard le poste clé de conseiller juridique du gouvernement, qui fait office de procureur général.

Lors d'une conférence organisée à la fin décembre à Jérusalem, Mandelblit aurait discuté avec d'anciens hauts magistrats d'une éventuelle procédure de mise en examen avant les élections, afin que les électeurs soient informés des faits reprochés au Premier ministre, avant de se prononcer. Mais les soutiens de Benyamin Netanyahou rejettent ce scénario et personnalisent à outrance leur argumentation. "Des millions de personnes n'accepteraient pas" cette mise en examen "dans ces dossiers surréalistes", estime David Amsalem, le chef de la coalition au Parlement. Des propos "extrêmement problématiques", estime le procureur d'Etat Shaï Nitzan. Quant à Avichai Mandelblit, il a déclaré que la justice poursuivrait son travail avec "le seul compas qui détermine notre chemin, le bien du pays".

Selon un sondage publié par le Jerusalem Post, 51 % des Israéliens souhaiteraient la démission du Premier ministre en cas d'inculpation.