Iran: derrière la contestation, le fléau de la sécheresse et de la pollution

La dégradation de l'environnement et ses conséquences, désertification, exode rural, figurent parmi les motifs de mécontentement des manifestants. Et ce n'est qu'un début.
La rivière Zayande à Ispahan est presque en permanence à sec depuis une dizaine d'années en raison de la surexploitation des ressources en eau. Photo: 2008. Reuters/Morteza Nikoubazl

Tempêtes de poussière, nuages de pollution dans les villes, pénuries d'eau et désertification dans la majeure partie de l'Iran. Les raisons des manifestations qui ont secoué le pays ces dernières sont multiples, mais les problèmes environnementaux en constituent le socle.

L'une des principales surprises de cette vague de contestation a été le nombre de villes concernées, entre 70 et 80, de jamais vu depuis la révolution de 1979. Le vent du mécontentement ne surgissait pas du néant. Il s'enracine dans un malaise local, souvent lié à des facteurs environnementaux, observe Ali Reza Esragi, spécialiste de l'Iran à l'Institute for War and Peace Reporting: piètre qualité de l'eau dans la province du Khouzistan, mauvaise récolte dans celle de Hamadan... Beaucoup de ces villes ont accueilli des paysans chassés de leurs villages désertés après 14 années de sécheresse, souligne pour sa part Barbara Slavin, spécialiste de l'Iran, interrogée par le site Energy and Environment News.

Les tempêtes de poussière sont de plus fréquentes en Iran. Ahvaz février 2017. AFP/Tasnim News/Morteza Jaberian

"L'insécurité environnementale alimente depuis plusieurs années des manifestations sporadiques, pour protester contre la mauvaise gestion des autorités responsable de catastrophes écologiques", note Azadeh Kian, spécialiste de l'Iran à l'Université Paris Diderot: à Ahvaz, contre les tempêtes de poussière provoquées par l'assèchement des marais frontaliers en Irak, contre le tarissement du fleuve Zayandeh, emblème d'Ispahan, contre la quasi disparition du lac d'Orourmieh, l'un des plus grands lacs salés de la région...

Réchauffement climatique et exode rural

"Selon les normes mondiales, une région est dans un état critique lorsque plus de 40% de ses ressources en eau renouvelables sont utilisées. Actuellement, plus de 86% des ressources de l'Iran le sont", se désolait le ministre de l'énergie Hamid Chitchian en 2016. Nombreux sont les experts à alerter des dangers que fait peser la pénurie d'eau et les températures extrêmes sur la sécurité du pays.

Quatre raisons expliquent les difficultés actuelles: le réchauffement climatique, l'accroissement de la population, l'extension de la production agricole et une mauvaise gestion des ressources aquifères. L'année en cours (qui s'achève le 19 mars en Iran), est la plus aride depuis 47 ans selon le ministre de l'énergie. Les prévisions des climatologues n'incitent pas à l'optimisme: les chutes de pluie au Moyen-Orient devraient diminuer de 20% d'ici la fin du siècle et les températures pourraient augmenter de 5°C, selon les estimations du Giec, rappelle le site Energy and Environment News. Les pics de chaleurs se multiplient. Cet été, la ville d'Ahvaz a connu un record mondial de chaleur avec 53,7°C.

Ces mauvaises conditions accélèrent l'exode rural, alors que 74% de la population vit déjà en ville: "Plusieurs milliers de villages ont été désertés, en partie à cause de la sécheresse qui a entraîné un afflux important de personnes vers les villes déjà surpeuplées à la recherche d'emploi", constate le site iranien Financial Tribune.

Le lac Oroumieh, le plus grand lac salé du Moyen-Orient, a perdu 90% de sa superficie. AFP/Anadolu Agency/Fatemeh Bahrami

La sécheresse a déjà été invoquée comme l'une des raisons des soulèvements dans les autres pays de la région, en 2011, en faisant monter le prix des aliments de base, en Egypte, par exemple. En Syrie, la sécheresse des années 2000 a provoqué l'exode de dizaines de milliers de paysans appauvris. C'est des faubourgs des grandes villes où ces déplacés ont trouvé refuge qu'a démarré la contestation contre le régime de Bachar el-Assad, selon des experts du Centre pour le climat et la sécurité.

Explosion démographique et mauvaise gestion agricole

Pays semi-aride, l'Iran est pourtant célèbre pour son ancestral système de régulation de l'eau et son infrastructure d'irrigation souterraine, les qanats, qui transportaient l'eau des montagnes sur des dizaines de kilomètres sans risque d'évaporation. Mais la réforme agraire menée par le Shah en 1963 a désorganisé la gestion de cette ressource vitale. Puis, après la révolution de 1979, la république islamique a mis l'accent sur l'autosuffisance alimentaire, considérée comme une priorité dans un pays confronté à huit ans de guerre avec l'Irak et aux sanctions internationales.

Entre temps, la population est passée de 37 millions en 1979 à près de 80 aujourd'hui -elle a même quadruplé depuis les années 1950. Et le très faible coût de l'eau, lié aux subventions, est source de gaspillage: un Iranien consomme presque le double de la moyenne mondiale avec 250 litres d'eau par personnes (137 en France).

L'agriculture, avec 92% de la consommation d'eau, est menacée. C'est ainsi que la production de pistaches, deuxième produit d'exportation de l'Iran après le pétrole, est en net recul.

Des remèdes pires que le mal

Sous le président Ahmadinejad, la construction de dizaines de barrages et des centaines de milliers de puits illégaux a favorisé l'évaporation, accélérant l'épuisement des ressources, asséché les zones humides et augmenté la salinité des sols. Un imposant projet de transfert via un pipeline d'eau de dessalement à partir du Golfe Persique a été lancé en 2012. Mais il suscite le scepticisme des experts, méfiants envers les mégas projets qui se sont souvent révélés contre-productifs.

STRINGER/AFP

En Iran comme ailleurs, les problèmes d'environnement révèlent aussi et accentuent les inégalités, ce qui participe à la défiance envers le "système", observe Energy and Environment News: les plus aisés sont moins touchés que les plus pauvres par le travail en plein air par temps de canicule; à la différence des plus modestes, ils ont les moyens de supporter les vagues de chaleurs dans leurs logements climatisés. Or, selon les experts, réchauffement climatique et inégalités s'auto-alimentent. De quoi inquiéter les autorités, alors que l'accroissement des inégalités était l'une des autres causes des manifestations de ces derniers jours.

Le gouvernement de Hassan Rohani semble avoir pris conscience de l'enjeu: il a adopté un programme d'interdiction des puits illégaux et de modernisation du système d'irrigation et commencé à augmenter le prix de l'eau. En septembre dernier, il a nommé un expert connu de l'eau au ministère de l'environnement, Kaveh Madani. Ce dernier parviendra-t-il à mettre en oeuvre les remèdes qu'il proposait lorsqu'il officiait à l'Imperial College de Londres: amélioration des technologies et des pratiques agricoles, captage des eaux pluviales, réduction des fuites dans les réseaux de distribution vieillissants, limitation du prélèvement des eaux souterraines et recyclage des eaux usées, tarification appropriée et incitations à la conservation. Et s'il y parvient, cela suffira-t-il à inverser la tendance? Si la contestation semble s'essouffler, s'abstenir de répondre à cette problématique ne fera que préparer la prochaine poussée de fièvre.