Extrême droite en Espagne: la tornade andalouse

Pour la première fois depuis la transition en Espagne, un parti d'extrême droite obtient des élus. Voici pourquoi.
Le leader de Vox Santiago Abascal (à droite) au côté du responsable du parti d'extrême droite pour l'Andalousie, Francisco Serrano. Séville, le 3 décembre 2018. Reuters/Jon Nazca

L'Espagne a cessé d'être une exception en Europe. Pour la première fois depuis la mort du dictateur Francisco Franco en 1975, Vox, un parti d'extrême droite, fait son entrée sur la scène politique, raflant 12 sièges au Parlement régional d'Andalousie, dimanche.

Le choc du 2 décembre est d'autant plus rude que ce fief socialiste bascule à droite pour la première fois en 36 ans. Le Parti socialiste (PSOE) garde certes son statut de première formation avec 33 élus, mais aucune combinaison ne lui permet d'atteindre la majorité de 55 sièges requise pour gouverner : ni en s'alliant -comme prévu à la veille du scrutin- avec la coalition Adelante Andalucia formée autour de Podemos (17 sièges), ni avec son ancien partenaire Ciudadanos (21). Les sondages n'avaient pas anticipé un changement aussi net. Ils pronostiquaient le maintien au pouvoir de Susana Diaz bien que légèrement affaiblie, et donnaient au mieux 5 sièges à l'extrême droite.

Immigration et crise catalane

Plusieurs raisons à cette tornade dans la région la plus peuplée d'Espagne (8,4 millions d'habitants): la crise catalane, d'abord, qui a alimenté le nationalisme espagnol, a été l'un des fonds de commerce de Vox, mais aussi du Parti populaire (PP) et de Ciudadanos.

L'immigration, ensuite. En 2018, l'Espagne est devenue la principale porte d'entrée des migrants en Europe avec près de 47 000 arrivées depuis le début de l'année, via l'Andalousie. La gestion de l'accueil des 11 000 mineurs que Séville aurait voulu partager plus équitablement avec les autres communautés autonomes a souvent été à la Une des médias locaux depuis cet été.

Le chef de Ciudadanos Albert Rivera (D) au côté de Juan Marin, chef de file de la formation en Andalousie. Séville, le 18 février 2016. Reuters/Marcelo del Pozo

La surprise Vox a sans doute aussi bénéficié du jeu politicien. "Les grands partis ont contribué à son essor en le "normalisant", analyse l'historien Xavier Casals, spécialiste des radicalités: le PP de Pablo Casado a emprunté une partie des thèmes de la formation extraparlementaire; les dirigeants de Ciudadanos se sont abstenus de la qualifier d'extrême droite. Quant à la cheffe du parti socialiste andalou, Susana Diaz, en insistant sur la menace brune afin de mobiliser son électorat et délégitimer ses deux adversaires, elle a contribué à offrir à Vox la centralité de cette campagne que les médias ont ensuite relayée et confortée".

Un vote sanction autant qu'un vote extrémiste

Vu de Séville, toutefois, le vote en faveur de Vox résulte moins du soutien à ses valeurs d'extrême droite que d'un vote de rejet du PSOE, parti vieillissant, dopé au clientélisme et ébranlé par plusieurs scandales de corruption. "Les deux nouveaux venus du paysage politique espagnol, Ciudadanos et Podemos ne le sont plus vraiment, estime Carmen Ortega. Ciudadanos a accordé au PSOE les forces qui lui manquaient pour gouverner la région depuis 2015, et Podemos s'apprêtait à en faire autant cette fois. Le choix de Vox apparaît donc comme le seul vote sanction contre le Parti socialiste andalou". La hausse de l'abstention, des votes nuls et le doublement des voix en faveur du petit parti animaliste Pacma témoignent de cette défiance.

Le chef du gouvernement Pedro Sanchez (G) avec son ancienne rivale, la patronne du PSOE en Andalousie. Chiclana de la Frontera, le 18 novembre 2018. Reuters/Marcelo del Pozo

Pour Susana Diaz, la "baronne" du PSOE andalou, "c'est un peu la chronique d'une mort annoncée, résume Carmen Ortega, professeure de Sciences politiques à l'Université de Grenade. Elle paie aussi son rôle dans l'investiture en octobre 2016 d'un Mariano Rajoy affaibli après deux scrutins où il est arrivé en tête sans majorité." Le PSOE était alors divisé: l'aile droite, avec à sa tête Susana Diaz, avait choisi de laisser le patron du PP former un gouvernement minoritaire. L'aile gauche, alors dirigée par Pedro Sanchez, secrétaire général du parti, s'y opposait. Le jeune militant qui avait plaidé pour une alliance à gauche avec Podemos plutôt que de laisser Rajoy entamer un second mandat, était aussitôt évincé de la direction du parti. Quelques mois plus tard, lors d'une primaire interne, l'outsider prenait doublement sa revanche sur la patronne du PS andalou, pourtant soutenue par l'appareil du parti dont il reprenait les rênes, avant de renverser finalement Mariano Rajoy au printemps dernier grâce à une motion de censure. Les résultats du scrutin de dimanche sont donc un second revers pour Susana Diaz, et désormais, le PSOE n'exclut pas sa démission.

Quelle coalition pour gouverner l'Andalousie?

La nouvelle donne politique en Andalousie ne facilite pas la formation d'une coalition de gouvernement. Ciudadanos avait annoncé avant le scrutin ne pas vouloir reconduire son soutien à un gouvernement PSOE. Et même s'il l'avait voulu, il manquerait un siège aux deux formations pour atteindre la majorité. En face, la droite n'est majoritaire que si le PP et le parti orange s'allient à Vox.

Pablo Casado, chef du PP, avec le leader andalou Juan Manuel Moreno. Madrid, le 3 décembre 2018. Reuters/Juan Medina

Interrogées sur cette hypothèse pendant la campagne, les deux formations n'y ont pas renoncé. Au passage, une telle alliance ne serait pas si inédite qu'elle en a l'air. Pendant près de trois décennies, le Parti populaire (et son prédécesseur Alliance populaire) a occupé l'ensemble du spectre droit de la vie politique espagnole, des anciens franquistes à la droite libérale. L'apparition de la formation de centre droit Ciudadanos sur la scène nationale en 2014 avait écorné cette hégémonie, avant l'émergence de Vox.

Une telle alliance mettrait toutefois Ciudadanos en porte-à-faux avec ses partenaires européens, en particulier La République en marche (LREM), formation dont elle aime souligner les affinités. Or, Emmanuel Macron a fait du barrage au populisme de droite son étendard. Option de rechange: que le dirigeant andalou de Ciudadanos Juan Marin mène la danse, et forme un gouvernement avec le soutien du PP et du PSOE. Une hypothèse difficile à mettre en oeuvre pour Ciudadanos qui a promis à ses électeurs de déloger les socialistes de leur bastion andalou.

Des conséquences au plan national ?

Nul doute que les secousses de la journée électorale du 2 décembre auront des répercussions lors de l'année électorale à venir en Espagne. Celle-ci s'annonce chargée avec des municipales, les européennes et le renouvellement de plusieurs communautés autonomes, le 26 mai. Voire des élections générales que le Premier ministre socialiste Pedro Sanchez, qui gouverne l'Espagne depuis six mois avec une minorité de 84 sièges sur 350 à la chambre des députés pourrait être contraint d'avancer. Malgré le fossé qui séparait Pedro Sanchez de Susana Diaz, l'échec de dimanche est un coup dur pour le chef du gouvernement. Ce scrutin était le premier depuis la motion de censure qui l'a porté au pouvoir le 2 juin.

Pour l'heure, difficile de prévoir quels partis doivent le plus craindre les répliques du scrutin andalou. Mais il y a fort à parier que dopé par son entrée en scène en fanfare, Vox pourrait s'installer durablement dans le paysage politique espagnol.