Élections en RDC: le compte à rebours de tous les dangers

Dans l'attente des résultats du scrutin du 30 décembre, la tension s'accroît. Peut-on encore conjurer le pire?
Le Président de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), Mgr Marcel Utembi, (à g.) et son secrétaire général Donatien Nshole, à Kinshasa en décembre 2016. afp.com/JUNIOR D.KANNAH

Depuis le 30 décembre, date d'un triple scrutin -présidentiel, législatif et provincial- convoqué avec deux ans de retard, la République démocratique du Congo (RDC) ressemble à s'y méprendre à un Titanic tropical. Dans l'attente de la proclamation des résultats, promise pour le dimanche 6 janvier mais qui sera probablement différée elle aussi, ce navire colossal à la coque vermoulue et au moteur poussif glisse dans la brume vers un récif fatal: celui de la crise postélectorale, avec son cortège d'émeutes et de ripostes répressives meurtrières. A son bord, quelque 80 millions d'habitants, et un orchestre qui persiste à jouer un requiem cacophonique tandis que les sirènes d'alarme percent le brouillard.

Qui les actionne ? D'abord, dans l'ordre chronologique, le patron de la Mission d'observation de l'Union africaine, Dioncounda Traoré. Le 2 janvier, l'ancien président par intérim du Mali a signifié à deux reprises que les "résultats proclamés" devront être "conformes à la volonté des électeurs". Qu'il éprouve le besoin de marteler ce truisme dit assez combien, dans l'ex-Zaïre, un tel dénouement ne va pas de soi.

Deuxième "lanceur d'alerte", le département d'Etat américain ; lequel, jugeant les opérations de vote "ni libres, ni équitables", menace de sanctions "ceux qui sapent le processus électoral, nuisent à la paix, à la sécurité et à la stabilité de la RDC ou tirent profit de la corruption". Ce qui, à vrai dire, fait pas mal de monde, d'un bout à l'autre du territoire, entre Kinshasa et Goma.

Le Malien Dioncounda Traoré, patron de la Mission d'observation de l'Union africaine, au temps où il occupait la fonction de président de la transition dans son pays. afp.com/Simon Maina

"Vérité et justice"

Mais le coup de semonce le plus retentissant émane, en vertu d'une solide tradition congolaise, de la Conférence épiscopale, ou Cenco. Le 3 janvier, son secrétaire général et porte-parole, l'abbé Donatien Nshole, a exigé "le respect de la vérité et de la justice". Manière d'intensifier la pression sur la Commission électorale nationale indépendante (Céni), seule habilitée à annoncer le verdict des urnes. Le lexique choisi n'a rien d'anodin. En 2011, au lendemain de la réélection controversée -et entachée à l'évidence par la fraude- de Joseph Kabila, Mgr Laurent Monsengwo, alors archevêque de "Kin", avait dénoncé une issue conforme "ni à la vérité, ni à la justice".

Vainqueur fantôme

Au-delà du postulat ainsi rappelé, le P. Nshole soutient que, fort d'un réseau de 40000 observateurs déployés dans le pays, la Cenco connaît d'ores et déjà l'identité de l'élu à la magistrature suprême. Les nombreuses irrégularités relevées, a-t-il précisé au micro de Radio France Internationale (RFI), "n'ont pas entamé considérablement le choix du peuple congolais clairement exprimé". Comment mieux suggérer que le gagnant ne serait pas Emmanuel Ramazani Shadary, le dauphin désigné par "Jo" Kabila, contraint par la constitution à céder son fauteuil ? Dès lors, la victoire reviendrait à l'un de ses deux principaux rivaux, Martin Fayulu, voire Félix Tshisekedi. Hypothèse relayée mezza voce dans les couloirs de plusieurs ambassades occidentales.

Le candidat du régime, Emmanuel Ramazani Shadary (au centre), lors d'une rencontre avec les autres prétendants, au siège de la Céni, le 29 décembre 2018. afp.com/Luis TATO

Huis clos

L'irritation perceptible chez Corneille Nangaa, le président de la Céni, tend à étayer ce scénario. "Arrêtez de nous intimider, arrêtez d'essayer d'influencer la décision de la Commission !", insiste ce personnage clé, d'ordinaire enjoué. Au passage, on notera que l'organe qu'il dirige n'a pas vocation à "décider" quoi que ce soit, mais à collecter les procès-verbaux, à en vérifier la validité et à proclamer les résultats.

Comme il se doit en de telles circonstances, le clan Kabila se dit "serein". Donc ne l'est pas. Pour preuve, la coupure d'Internet, des réseaux sociaux et des services SMS décrétées dès le lendemain du scrutin. Argument -insolite- avancé par un conseiller diplomatique du chef de l'Etat sortant : il s'agit de prévenir tout "soulèvement populaire". Fût-ce pour la galerie, le Front commun pour le Congo (FCC), coalition au pouvoir, demande elle aussi, depuis le 2 janvier, le rétablissement du Web...

L'outsider Martin Fayulu (à g.), le 11 novembre 2018 à Genève, dans les coulisses d'une réunion des chefs de file de l'opposition. afp.com/Fabrice COFFRINI

Silence radio

Autres indices éloquents de la nervosité du régime, la coupure du signal de RFI, qui prive des centaines de milliers d'auditeurs des reportages et analyses de la "radio mondiale", ainsi que le retrait de l'accréditation accordée à sa correspondante, Florence Morice, contrainte de quitter Kinshasa jeudi soir. Signée par le ministre de la Communication et des Médias Lambert Mendé -par ailleurs porte-parole du gouvernement et du candidat Shadary-, la lettre signifiant de facto cette interdiction d'exercer vaut le détour.

D'abord parce qu'elle est destinée à "Monsieur le Directeur Général" de France Médias Monde, alors même que le fauteuil de PDG de la maison mère de RFI est occupé depuis 2012 par une femme, Marie-Christine Saragosse. Ensuite parce que la missive est adressée en copie à "Son Excellence Monsieur le Président de la République (avec l'expression de mes hommages les plus déférents)" et à "Son Excellence Monsieur le Premier Ministre (avec l'expression de ma haute considération)". Et surtout parce que le prétexte invoqué -RFI aurait "violé de manière récurrente (...) les dispositions de la loi" relative à l'annonce des résultats provisoires- est factuellement inexact. Au détour d'une conférence de presse, le même Lambert Mendé a accusé la proscrite de "jeter de l'huile sur le feu". Mais nul n'a plus précocement soufflé sur les braises que le champion de la "Kabilie" Emmanuel Ramazani Shadary lui-même, lorsqu'il claironna au sortir d'un bureau de vote kinois son fameux "Je suis déjà élu !"

Un agent de la Céni attend les électeurs dans un bureau de vote de Goma (Est), le 30 décembre 2018. afp.com/PATRICK MEINHARDT

Exorcisme

Frilosité ? Bien sûr, l'Onu, qui dispose pourtant avec la Monusco, sa mission en RDC, d'un formidable instrument d'observation, a fait jusqu'alors profil bas; bien sûr, la France se borne pour l'heure à l'énoncé de pieux principes démocratiques. Mais tout indique que, l'échéance approchant, le vent se met à tourner. A l'initiative de Paris, le Conseil de sécurité des Nations unies doit se réunir ce vendredi à 21H00. Rien ne prouve pour autant qu'une éventuelle résolution pèserait en quoi que ce soit sur le périlleux compte à rebours engagé à plus de 10000 kilomètres de New York.

Le rafiot RDC peut-il infléchir à temps sa course et contourner le brisant qui se profile à l'horizon ? Oui. Pour cela, il faudrait -si la réalité des chiffres atteste la défaite de leur poulain- que Joseph Kabila et les siens renoncent à la tentation du passage en force et se plient à la volonté de l'électorat. Quitte à redescendre dans l'arène en 2023. Soyons lucides : cette conjecture relève moins de la science politique que de l'exorcisme.