Cesare Battisti: l'idéologie et la honte

L'extradition finale de l'ancien terroriste vers l'Italie rappelle à quel point certains intellectuels français l'ont soutenu
L'ex-activiste d'extrême gauche italien Cesare Battisti (au centre) descend, entouré de policiers italiens, de l'avion qui l'a ramené de Bolivie, à Rome le 14 janvier 2019 afp.com/Alberto PIZZOLI

Certains en déduiront qu'une revanche des idéologies répressives plane actuellement sur le monde. Ceux-là s'appuient sur le désir de récupération qu'a montré le nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, et sur la satisfaction du ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini, après l'arrestation en Bolivie de l'ancien activiste d'extrême-gauche Cesare Battisti, deux hommes issus du courant populiste dur.

Le rôle essentiel de certains beaux esprits

Mais cette lecture est en soi une signature idéologique. Car faire de Battisti, 64 ans, ancien terroriste et criminel devenu écrivain, un agitateur sauvé par sa plume, repose sur un mensonge fondamental et sur le mépris total des victimes des méfaits qu'il a commis (il est poursuivi en Italie pour quatre homicides et plusieurs braquages). Cet ancien membre des Prolétaires armés pour le Communisme (PAC), un des nombreux groupuscules terroristes italiens des années 70, ne doit sa longue cavale de 38 ans qu'à la mythification révolutionnaire qu'il a réussi à orchestrer autour de son parcours, de fait ahurissant.

Dans ce registre, la France tient un rôle essentiel : une poignée d'intellectuels ont en effet oeuvré pour la banalisation de ce cas, en allant jusqu'à "victimiser" Battisti, auteur de polars, devenu au fil des ans une véritable personnalité parisienne. Dès 1985, François Mitterrand, avait promis la mansuétude à certains anciens terroristes à condition qu'ils aient "rompu avec la machine infernale".

En février 2004, François Hollande, Premier secrétaire du PS, s'était cru obligé de lui rendre visite à la prison de la Santé après son arrestation à Paris, où il arrondissait ses fins de mois comme concierge, en vue d'une extradition vers l'Italie décidée par la chambre d'instruction de la Cour d'appel de Paris. Le point culminant de ce soutien a été atteint entre 2004 et 2005, tandis que Battisti s'était soustrait au contrôle judiciaire et avait repris la clandestinité, en août 2004, pour échapper à la reconduite forcée vers son pays natal. Contre la souveraineté de la justice, les milieux bien-pensants français (Fred Vargas, Guy Bedos, Bertrand Delanoë...) ne sont pas contentés de défendre un écrivain au passé sanglant, qui niait farouchement les crimes dont il était accusé ; ils ont, comme le note Guillaume Perrault dans son livre Génération Battisti - Ils ne voulaient pas savoir" (Plon) "épousé l'interprétation des années de plomb de l'Italie sans aucun recul".

En clair, on a présenté Battisti comme un combattant de la liberté contre un pays qu'il dépeignait ultra-capitaliste et en proie à des dérives fascisantes. On ne mesure pas, en France, combien ce feuilleton sinistre a été vécu comme une vraie blessure par une Italie certes au coeur de l'ère Berlusconi, mais encore très loin de la vague populiste actuelle.

La France de nouveau sur la sellette

Ce sont ces beaux esprits que l'on n'entend plus guère aujourd'hui, après le dernier épisode de cavale de celui qui n'a jamais purgé sa peine. Dans la soirée du samedi 12 janvier 2019, Battisti a été appréhendé à Santa Cruz de la Sierra, dans les plaines à l'est des Andes, il se livre sans résistance ; le lendemain, un avion italien vient le chercher pour le ramener.

C'est la fin de sa période sud-américaine : installé clandestinement au Mexique, puis au Brésil, où il est arrêté en 2007, gréviste de la faim derrière les barreaux, il fait l'objet d'une autorisation d'extradition vers l'Italie prise par la Cour Suprême de Brasilia, avant d'être gracié par Lula en 2009. Pour Bolsonaro, voir Battisti expédié vers l'Italie est évidemment un moyen de rayer d'un trait l'une des décisions emblématiques de Lula. "Le Brésil ne sera plus, a-t-il déclaré, le refuge de marginaux et de bandits déguisés en prisonniers politiques".

Reste que ce n'est pas le clap de fin. Ragaillardi comme jamais, Matteo Salvini enfonce maintenant le clou : "Je m'engage à ce que ce soit le début d'un parcours, parce qu'il y en tant d'autres qui se promènent en Europe et dans le monde. Des gens condamnés trois ou quatre fois à la perpétuité et qui ont ouvert un restaurant, qui écrivent des livres..." Avant d'ajouter perfidement : "Il y en a quelques-uns en France. Souvent la France demande à l'Italie et au gouvernement italien de respecter les règles et les droits humains". Un nouvel terrain de rancune entre Rome et Paris...