Brexit: le parti conservateur plus divisé que jamais

Malgré l'échec du vote de défiance à l'encontre de Theresa May, l'unité du parti Tory reste un mirage. Une fracture ancienne.
A l'instar des manifestants devant le Parlement de Westminster le 5 septembre 2018, le parti conservateur de Theresa May est divisé entre pro et anti-Brexit. Reuters/Hannah McKay

Une fois encore, Theresa May a gagné un peu de répit. La Première ministre britannique a survécu, mardi, à un vote de défiance interne au parti conservateur. Celui-ci avait été déclenché par les adversaires de l'accord sur le Brexit conclu le 25 novembre avec ses partenaires européens. 200 parlementaires ont voté la confiance, 117 l'ont refusé. Selon les règles du parti, un nouveau vote de défiance ne peut être organisé avant un an.

Ecoutez Europe Express, le podcast européen de L'Express et de Bulle Média, à Bruxelles, cette semaine entièrement consacré au Brexit (sur SoundCloud).

La première ministre n'en laisse pas moins un parti plus divisé que jamais sur la question des relations avec l'Union européenne, entre ceux qui veulent renforcer les relations avec le continent et ceux qui ne veulent pas lâcher un pouce de souveraineté. La fracture vient de loin, et le temps n'a fait que l'aggraver.

Une fracture ancienne...

En 1995 déjà, souligne le Guardian, le Premier ministre John Major est contraint de mettre son poste en jeu du fait des Tories hostiles aux avancées de l'intégration européenne. Il fait mieux que Theresa May aujourd'hui, avec un score de 218 pour et 89 contre. Sans pour autant calmer la fronde des rebelles.

Moins d'une décennie plus tard, en 2013, le Premier ministre David Cameron croit y mettre un terme en proposant un référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Il échoue. Le 23 juin 2016, 51,89% des Britanniques votent pour la sortie de l'UE. Dans les rangs du parti tory, les partisans du Leave sont plus nombreux encore : 58%, contre 42% de remainers, selon les instituts de sondage.

Lui-même partisan du maintien de son pays dans l'UE, Cameron jette l'éponge. Le parti confie la négociation du divorce à Theresa May, ministre de l'Intérieur qui a fait -mollement- campagne pour le oui.

Une majorité des élus tories ne sont pas sur la même ligne que leurs électeurs : 60% des députés conservateurs disent avoir voté contre le Brexit. Mais à l'instar de la nouvelle locataire du 10 Downing street, la plupart d'entre eux estiment qu'il faut respecter le verdict populaire. Ils soutiennent donc la Première ministre dans ses négociations avec l'Union européenne.

... Aggravée par les mauvais calculs de Theresa May

Par son mauvais calcul, Theresa May contribue elle-même à affaiblir son camp: elle provoque des élections législatives anticipées, en 2017, afin de renforcer sa position face aux 27. Raté. Elle perd sa majorité et est obligée de lier le sort de son parti aux 10 députés ultraconservateurs du DUP nord-irlandais.

"Longtemps majoritaire dans le royaume, le Parti conservateur est aujourd'hui une formation vieillissante et divisée, souligne Agnès Alexandre-Collier, chercheuse en délégation CNRS à la Maison Française d'Oxford: la moitié de ses adhérents a plus de 60 ans et leur nombre a chuté d'1,5 millions en 1980 à environ 125 000". Il est déchiré en plusieurs tribus de moins en moins conciliables:

- Les ultra-brexiters, emmenés par Jacob Rees-Mogg et Steve Baker. Ces partisans du dumping social sont prêts à larguer les amarres au risque d'un no-deal (une sortie sans accord), afin de pouvoir négocier des accords avec d'autres pays.

- Les hard-brexiters, rassemblés autour de l'ancien ministre des Affaires étrangères Boris Johnson, de David Davis et de Dominic Raab, qui rejettent avant tout le "filet de sécurité" prévu par l'accord sur l'Irlande du Nord.

- Les conservateurs loyaux à Theresa May, qui, derrière,Philip Hamond, Jeremy Hunt ou Sajid Davis, soutiennent son projet de maintenir des relations commerciales solides avec les Vingt-sept.

- Enfin le parti compte aussi une minorité restée favorable au maintien dans l'UE. A l'instar de Kenneth Clarke, Anne Soubry ou Nicky Morgan, ceux-là sont partisans d'un nouveau référendum.

"Dirigeante zombie"

Mardi, c'est en partie par défaut que Theresa May a échappé à la censure, diagnostiquent nombre d'observateurs britanniques. D'abord parce qu'entamer une bataille de succession, alors que le pays n'est qu'à quelques semaines de la date fatidique de la sortie prévue de l'UE, le 29 mars prochain, apparaît à beaucoup comme une folie. Ensuite parce que l'alternative, la possible victoire du très fantasque Boris Johnson a effrayé suffisamment de parlementaires.

La dirigeante survit donc au défi des Brexiters, mais avec un nombre de votes négatifs supérieurs aux prévisions (117 au lieu de 80). Elle est encore plus affaiblie, tranchent les médias britanniques. "Theresa May a échoué à colmater la déchirure du parti sur le Brexit", souligne le Times. Avec un tiers des députés qui ont voté la défiance, sa "marge est insuffisante pour étouffer le vent de révolte", relève le Financial Times. Le grand quotidien économique va jusqu'à qualifier Theresa May de "dirigeante zombie". Le Daily Telegraph relève pour sa part que la moitié des backbenchers, les députés de base, ont voté contre elle.

Pour obtenir cette bouffée d'air, Theresa May, a mis son propre avenir politique dans la balance, annonçant son intention de quitter ses fonctions avant le scrutin législatif de 2022. "Cela donne à ceux qui lorgnent sur sa place le feu vert pour faire campagne ouvertement, note Buzzfeed. Les manoeuvres qui se sont déroulées jusqu'à présent à huis clos seront désormais beaucoup plus franches."

Prochaine étape de cet épisode du House of Cards version british, le vote du Parlement sur l'accord, d'ici au 21 janvier, après d'hypothétiques concessions que Theresa May espère arracher lors du Conseil européen, qui s'ouvre ce jeudi à Bruxelles . Or les Vingt-sept ont répété sur tous les tons qu'il n'est pas question de renégocier un document conclu à l'issue de dix-huit mois de laborieuses tractations. Tout au plus concèderont-ils un texte de "clarification", qui "ne sera pas juridiquement contraignant", selon les termes d'un responsable européen. Pendant ce temps, le compte à rebours du Brexit continue de tourner.